Arnold Schoenberg (1874–1951)
Durée estimée : environ 15 minutes
Cet article constitue la troisième partie de la préparation au concert d’Arnold Schönberg, dans le cadre du projet Avant-concert 2025-2026.
Pour découvrir la conférence dans son intégralité, je vous invite à consulter la page Concert 7 : Schoenberg
Le nom de Arnold Schönberg est connu de nombreux amateurs de musique, et sa réputation le précède : beaucoup, même sans avoir entendu sa musique, ne l’apprécient déjà pas. D’ailleurs, ceux qui l’ont entendue ne l’aiment le plus souvent pas non plus. Sa musique est, par conséquent, rarement jouée.
Du vivant de Schönberg (1874–1951), seules deux œuvres sont devenues populaires : La Nuit transfigurée (1899) et Pierrot lunaire (1912), écrites bien avant la mise au point de son célèbre système dodécaphonique. Aujourd’hui encore, il est difficile de trouver, en concert, des programmes consacrés à sa musique en dehors de ces deux œuvres de jeunesse. (Ce qui rend d’autant plus intéressante l’occasion d’assister à un tel concert lorsqu’elle se présente!)
Compositeur dont le travail a laissé des traces indélébiles chez ses contemporains, il demeure pourtant, par sa propre œuvre, en grande partie méconnu. En revanche, c’est précisément par sa théorie musicale, ainsi que par son intense activité d’écriture et d’enseignement, qu’il a exercé une influence considérable sur l’ensemble de la musique du XXᵉ siècle.
À titre d’exemple musical, je voudrais vous présenter non pas la musique d’Arnold Schönberg lui-même, mais celle d’un musicien extraordinaire : Cecil Taylor (1929–2018), pianiste et compositeur américain, formé à la musique classique, a traversé le sérialisme et l’avant-garde pour devenir l’une des figures majeures du free jazz.
De manière générale, je voudrais souligner que, malgré le fait que la musique de Schönberg soit peu jouée, sa théorie, elle, demeure bien vivante : de nombreux compositeurs ne se contentent pas de développer ses idées et vont beaucoup plus loin.
Revenons à Schönberg.
Récemment, j’ai terminé la lecture d’un livre intéressant : A Schoenberg Reader de Joseph Auner. Cet ouvrage volumineux ( vers 450 pages) est composé de lettres, d’articles et d’extraits de textes de Schönberg, présentés dans un ordre chronologique. Cette sélection, accompagnée des commentaires de Joseph Auner, reconstruit la biographie de Schönberg comme si elle était écrite par lui-même. Un nombre considérable de textes inclus dans ce recueil sont des brouillons, des plans ou des fragments de projets qui n’ont jamais été achevés ni publiés. Malgré l’ampleur du travail qu’il a mené à terme, un nombre encore plus important de compositions et de textes a été abandonné tout au long de sa vie.
Que peut-on dire de Schönberg en le lisant lui-même ?
C’était un homme profondément complexe et contradictoire. En soixante-dix-huit ans de vie, il a souvent changé de convictions, parfois jusqu’à adopter des positions opposées. Son caractère, semble-t-il, était difficile. Même ses élèves les plus fidèles, il les soupçonnait de trahison ; toute sa vie, il a combattu, débattu, veillé à ce que son droit à la primauté — être reconnu comme le créateur de la dodécaphonie — ne soit pas oublié. Il a accueilli favorablement le fascisme à ses débuts, avant de réviser complètement sa position ; il a adopté le christianisme, puis est revenu au judaïsme. Il a proclamé une nouvelle théorie musicale destinée à rompre avec les traditions anciennes et, plus tard, l’a présentée comme une prolongation de celles-ci. De telles contradictions jalonnent son parcours créatif intense.
Cependant, il est indéniable qu’il fut un homme de recherche et d’idées, vivant dans un monde de réflexion et de quête de vérité. Il ne changeait pas de convictions par intérêt ou opportunisme, mais à la suite de réévaluations, d’une évolution intérieure. Sa sincérité ne fait pour moi aucun doute, et cette intense recherche spirituelle, ainsi que cet esprit de lutte, exercent une véritable force d’attraction.
Les premières années et la recherche de sa voie
Sa théorie musicale — la dodécaphonie — Arnold Schönberg l’annonça en 1920, alors âgé de quarante-trois ans. Ce travail détermina la suite de sa vie comme théoricien de la musique, compositeur, interprète de ses propres œuvres en tant que chef d’orchestre, et professeur de théorie musicale — notamment de sa propre théorie. Son talent pédagogique et son besoin d’enseigner lui permirent de fonder sa propre école et de former toute une génération de compositeurs.
Mais avant cela, Schönberg chercha longtemps et difficilement sa voie. À ce moment charnière, à quarante-trois ans, il n’avait composé que vingt-deux opus (un opus est une œuvre pouvant contenir une seule pièce ou un cycle de plusieurs pièces ou de chants), dont la majorité consistait en cycles de chansons. Les grandes œuvres étaient peu nombreuses, mais elles sont toutes encore connues aujourd’hui — notamment La Nuit transfigurée et Pierrot lunaire, mais aussi les Quatuors à cordes n°1 et n°2 et le poème symphonique Pelléas et Mélisande. Il travaillait cependant avec une intensité remarquable, cherchant à se réaliser dans de nombreuses directions ; il faisait preuve d’un labeur et d’une endurance extraordinaires.
Musicien autodidacte, il ne reçut dans sa jeunesse que quelques cours privés de courte durée. Il s’est toujours considéré et défini comme compositeur. Toutefois, le champ de ses activités était extrêmement vaste : certaines soutenaient ses ambitions musicales, d’autres répondaient à des nécessités matérielles.
Il aurait probablement pu devenir écrivain, journaliste ou publiciste, tant il en avait le talent et la vocation. Ses archives conservent une correspondance intense et riche ainsi que de nombreuses esquisses d’articles. Schönberg écrivait des livrets d’opéra destinés à être mis en musique, ainsi que des poèmes pour de futurs oratorios. Parmi ces projets, trois présentent une importance particulière : Die Schildbürger, un opéra comique fondé sur des contes populaires allemands , ainsi que deux textes, Odoakar et Superstition. Son objectif était une synthèse des arts, mais conçue à l’image de la musique : gestes, couleurs et lumière y étaient traités comme des sons, organisés en formes, figures et motifs analogues à ceux de la musique. Il ne s’agissait pas de simples esquisses d’idées générales, mais de textes et de poèmes élaborés, structurés en scènes et en actes. Il précisait avec minutie tous les aspects de la mise en scène dans la partition : éclairages colorés complexes, mouvements et gestes des personnages, décors et costumes. À cet effet, il réalisa un grand nombre de peintures et de dessins.
On connaît également de nombreux aphorismes de Schönberg :
« Il m’est souvent arrivé de ne pas savoir immédiatement si ce que j’avais écrit était beau, mais seulement que c’était nécessaire. “Et Dieu vit que cela était bon”, mais seulement après avoir achevé la création. »
« Traduction biblique : “Je vous châtierai avec des scorpions”, c’est-à-dire : “J’ai créé des éditeurs de toutes sortes, afin qu’ils se multiplient et s’enrichissent.” »
« L’apôtre commence comme le pionnier d’une idée nouvelle et finit comme le défenseur d’une idée devenue ancienne. »
(Il se considérait comme un apôtre, voire comme une figure proche du divin.)
Schönberg commença à peindre en 1907, à l’époque de son court amitié avec Richard Gerstl (1883–1908), et poursuivit cette activité pendant la majeure partie de sa vie ; toutefois, entre 1910 et 1912, la peinture devint un centre essentiel de sa création. Des considérations financières jouèrent également un rôle. Dans une lettre désespérée du 7 mars 1910 à Emil Hertzka (1869–1932), directeur de Universal Edition, il demandait un emploi sous n’importe quelle forme, allant jusqu’à proposer de trouver des mécènes prêts à lui commander des portraits. Il insistait pour que l’on présente ses tableaux non comme plaisants, mais comme incontournables, en soulignant qu’il serait plus intéressant de posséder l’œuvre d’un musicien de sa réputation que celle d’un peintre appelé à tomber dans l’oubli. En octobre 1910, Schönberg organisa une exposition personnelle à la librairie Heller à Vienne, et l’année suivante ses œuvres furent présentées dans la première exposition du Blaue Reiter de Wassily Kandinsky (1866–1944). À cette période, Schönberg se présentait fréquemment à la fois comme peintre et comme compositeur.
Le catalogue de ses peintures comprend plus de 260 œuvres, réparties en autoportraits (la catégorie la plus importante), en ce qu’il appelait « visions » et « regards » (allant d’autoportraits expressionnistes à des œuvres presque abstraites), en portraits (principalement de sa famille et de ses proches), en caricatures, paysages, décors de scène et natures mortes.
Schönberg était également passionné par l’idée d’un nouveau théâtre ; il s’intéressait au développement du cinéma et à la musique de film. Les idées de synthèse des arts, ainsi que son intérêt pour le dessin, le rapprochèrent de Kandinsky. Les deux artistes furent proches pendant de nombreuses années, jusqu’à ce que Schönberg soupçonne Kandinsky d’antisémitisme — sans preuves, sur la base de témoignages indirects et infondés — et rompe leur relation, qui avait duré de 1911 à 1923.
(Plus d’infos sur la synthèse des arts du peintre Wassily Kandinsky, contemporain et ami d’Arnold Schönberg, ICI)
Arnold Schönberg — apôtre de la dodécaphonie
La publication, en 1911, de son volumineux Harmonielehre (Traité d’harmonie) marque l’apparition publique de ce qui allait devenir un engagement de toute une vie dans les domaines théorique et pédagogique.
Rédigé à la demande de Emil Hertzka pour Universal Edition, l’ouvrage remplissait de multiples fonctions, au-delà de la rémunération. Dans sa candidature de mars 1910 au poste de Privatdozent à l’Académie royale de musique et des arts graphiques de Vienne, il soulignait son « goût marqué pour la recherche théorique ».
Le Harmonielehre (Traité d’harmonie) fut publié pour la première fois en 1911, puis révisé en 1921 dans une troisième édition parue en 1922. Peu de pages demeurèrent inchangées dans cette version ultérieure. Les corrections reflètent l’évolution de sa pensée — des premières œuvres atonales aux premières compositions dodécaphoniques.
Pendant les années d’élaboration de la méthode dodécaphonique, Schönberg gardait secrètes les détails de son travail. Anton Webern raconte en 1917 :
« Il m’expliqua qu’il était “en route vers quelque chose de tout à fait nouveau”. Il ne m’en dit pas davantage à ce moment-là, et je me creusais la tête : “Bon Dieu, qu’est-ce que cela peut bien être ?” »
Pour aller plus loin, je vous propose :
- La place de la théorie de Arnold Schönberg (dodécaphonisme) dans l’histoire de la musique : Du mode au sérialisme (et jusqu’à nos jours) : l’histoire du son dans la musique européenne
- Les idées et exemples musicaux du dodécaphonisme : Le dodécaphonisme : musique à douze sons
- Les œuvres de Arnold Schönberg: Quatuor à cordes n°2 en fa dièse mineur, op. 10 et La Nuit transfigurée op. 4
Pour conclure ce court portrait de Schönberg, laissons-lui la parole :
« Considérez-vous la mélodie, au sens habituel, comme quelque chose du passé ?
Schönberg : On pourrait trouver la réponse en regardant mes œuvres récentes. Elles restent entièrement mélodiques. Mais je pense que la mélodie a pris une autre forme. De plus, je pense qu’il existe un manque de clarté dans la notion de mélodie. Normalement, on comprend la mélodie comme quelque chose que l’on peut siffler. Mais ce qu’un musicien et un non-musicien peuvent siffler sont déjà deux choses très différentes. En général, la mélodie semble être comprise comme la forme la plus concise d’une idée musicale à caractère lyrique, organisée pour être aussi claire que possible. Mais avec cette simplicité qui rend la mélodie séduisante vient aussi l’autre face de la médaille : la primitivité. Il s’ensuit que notre simplicité est différente de celle de nos prédécesseurs : elle est plus complexe, mais cette complexité elle-même sera un jour considérée comme primitive. »
▶️ Découvrez ma playlist Schönberg et la musique dodécaphonique, avec ma sélection personnelle d’œuvres de Arnold Schönberg, de ses élèves et de compositeurs contemporains.











