Arnold Shoenberg : La Nuit transfigurée op. 4 (Verklärte Nacht)
Durée estimée : environ 5 minutes
Cet article constitue la quatrième partie de la préparation au concert d’Arnold Schönberg, dans le cadre du projet Avant-concert 2025-2026.
Pour découvrir la conférence dans son intégralité, je vous invite à consulter la page Concert 7 : Schoenberg
La Nuit transfigurée (Verklärte Nacht) a été composée par Arnold Schönberg en 1899 et créée pour la première fois en 1902. C’est une œuvre d’un jeune homme de vingt-quatre ans.
Une grande partie des premières œuvres d’Arnold Schönberg est tonale, bien qu’elles en repoussent déjà les limites. Verklärte Nacht est une musique romantique. Elle dépasse quelque peu les frontières du langage tonal, mais elle n’est pas encore atonale. Le dodécaphonisme n’apparaîtra que vingt ans plus tard.
(Pour rappeler la place de la musique atonale et du dodécaphonisme, vous pouvez consulter mon article : Du mode au sérialisme.)
C’est une musique à programme. Voici la description du programme de l’œuvre par Schönberg lui-même, mesure par mesure.
Ma composition était peut-être différente des autres œuvres illustratives, d’abord parce qu’elle n’était pas écrite pour orchestre mais pour un ensemble de chambre ; ensuite parce qu’elle ne représente pas une action ou un drame, mais se limite à décrire la nature et à exprimer des sentiments humains. Il semble que, grâce à cette attitude, mon œuvre ait acquis des qualités qui permettent de l’apprécier même sans connaître ce qu’elle illustre, autrement dit comme de la « musique pure ». Ainsi, elle peut peut-être faire oublier le poème, que beaucoup de personnes aujourd’hui pourraient trouver plutôt dérangeant.
Néanmoins, une grande partie du poème mérite d’être appréciée pour sa manière hautement poétique de présenter les émotions suscitées par la beauté de la nature, ainsi que pour l’attitude morale noble avec laquelle il traite un problème humain extrêmement difficile.
Se promenant dans un parc (ex. 1, mesures 1–4), par une nuit claire et froide éclairée par la lune (ex. 2 et 3), la femme confesse au compagnon une tragédie dans un élan dramatique (ex. 4). Elle avait épousé un homme qu’elle n’aimait pas. Elle était malheureuse et seule dans ce mariage (ex. 5), mais, cédant à l’instinct maternel, elle est maintenant enceinte d’un homme qu’elle n’aime pas (ex. 6). Elle avait même considéré comme méritoire le fait d’avoir obéi aux exigences de la nature (ex. 7). Une montée culminante, développant le motif (ex. 8), exprime son auto-accusation pour ce qu’elle considère comme un grand péché.
Dans le désespoir, elle marche maintenant aux côtés de l’homme (ex. 9) dont elle est tombée amoureuse, craignant que son jugement ne la détruise. Mais « la voix de l’homme se fait entendre » : un homme dont la générosité est aussi sublime que son amour (ex. 10).
La première moitié de la composition se termine en mi bémol mineur, dont ne subsiste que le si bémol comme transition, afin de conduire au contraste extrême du ré majeur.
Des harmoniques, ornées de traits en sourdine (ex. 11), expriment la beauté de la lumière lunaire et introduisent, sur un accompagnement scintillant (ex. 12), un thème secondaire (ex. 13), qui se transforme rapidement en un duo entre violon et violoncelle (ex. 14). Cette section reflète l’état d’esprit de l’homme dont l’amour, en harmonie avec la splendeur de la nature, est capable d’ignorer la situation tragique : « L’enfant que tu portes ne doit pas peser sur ton âme. »
Après avoir atteint un sommet, ce duo est relié par une transition à un nouveau thème (ex. 15). Sa mélodie, exprimant la « chaleur qui passe de l’un à l’autre », la chaleur de l’amour, est suivie de reprises et de développements des thèmes précédents. Elle mène finalement à un autre nouveau thème (ex. 16), correspondant à la résolution noble de l’homme : cette chaleur « transfigurera ton enfant » pour qu’il devienne « le mien ». Une montée conduit au point culminant, reprise du thème de l’homme.
Une longue coda conclut l’œuvre. Son matériau est constitué des thèmes des parties précédentes, tous transformés à nouveau, afin de glorifier les miracles de la nature, qui ont transformé cette nuit tragique en une nuit transfigurée.
(Le programme écrit par Schoenberg est tiré du livre A Schoenberg Reader de Joseph Auner.)