Mahler

L’univers de Mahler

La pensée de Mahler, profondément non classique, est une clé essentielle pour comprendre sa musique. Héritier du romantisme tardif, il écrit de nombreuses mélodies séduisantes, mais son langage musical s’éloigne du classicisme et même du romantisme, tant sur le plan esthétique que dans la forme et l’orchestration. Il ne franchit pas le seuil de l’atonalité comme Schönberg — qu’il connaissait bien —, mais on perçoit déjà chez lui une dissolution des règles et des schémas harmoniques, comparable à celle de Debussy ou de Scriabine.

Pour Mahler, écrire une symphonie revient à créer un monde nouveau, né de visions nocturnes, magiques et en transformation constante. Le mélange des genres et l’alternance d’élévations et d’abaissements — du sublime au grotesque — deviennent le milieu naturel de son univers musical.

Le monde mahlérien, peuplé de nombreux « personnages » et d’événements parallèles, évoque celui de la fantasy et des grandes épopées. On peut le rapprocher de vastes cycles narratifs comme La Roue du Temps ou Game of Thrones, mais aussi d’épopées anciennes telles que L’Iliade ou Le Roman des Trois Royaumes.

Il est intéressant de noter que Romain Rolland a décrit la musique de Mahler de manière critique, mais que son analyse illustre en réalité bien la spécificité et la puissance de cette musique :

« Ce sont d’énormes constructions massives, cyclopéennes ; les mélodies qui constituent le fondement de ces constructions sont des blocs grossièrement équarris, d’une valeur médiocre, banals, impressionnants seulement par l’épaisseur de leur empilement et par la répétition obstinée de figures rythmiques, martelées avec une persistance presque hypnotique. Ces entassements de musique de toutes sortes, savants et barbares à la fois dans leurs harmonies, mais en même temps grossiers et épuisants, agissent surtout par leur masse.»
— Romain Rolland, 1905

Transformations

L’esprit de la musique de Mahler est celui de l’inquiétude.

Mahler fait preuve d’une grande générosité : il offre à l’auditeur une profusion de mélodies, de styles et de contrastes. L’atmosphère change sans cesse, passant de la quiétude à des déferlements sonores impressionnants, souvent à plusieurs reprises au cours d’une même symphonie.

Dans sa musique, le majeur n’est pas toujours synonyme de joie, ni le mineur de mélancolie ; la danse n’est pas forcément allégresse, et le silence n’est pas nécessairement tristesse. Les émotions circulent, se mêlent et coexistent parfois simultanément au cœur de sa dramaturgie musicale.

La musique de Mahler n’est pas naïve. Dans le spectre des émotions, il va bien au-delà des romantiques : on y trouve l’ironie, la dérision et le grotesque. C’est ce qui rend sa musique si actuelle.

Forme

En juin 1909, Mahler écrivait à sa femme à propos de Goethe :

« Dans Faust, bien sûr, tout est mêlé : sa création a occupé toute une vie, et les pierres dont il est composé ne sont pas identiques et restent souvent à l’état de matériau brut. C’est pourquoi on doit aborder cette œuvre de différentes manières et sous des angles variés. Mais l’essentiel, c’est l’unité artistique, que l’on ne peut expliquer par des mots secs. »

Ce « matériau brut », ou, comme l’écrivait Romain Rolland, ces « blocs grossièrement équarris », est en grande partie la conséquence d’une esthétique non classique. Chez Mahler, la forme est appelée à fixer une image éternellement inachevée, éternellement en croissance. Le compositeur comprend la forme elle-même comme un processus continu de devenir, dans lequel on perçoit sans cesse l’inachèvement et l’absence de clôture. On peut définir ce concept comme celui de la forme ouverte.

Dans la forme ouverte, l’équilibre final est retardé le plus possible. Mahler y parvient en prolongeant jusqu’à l’extrême le mouvement dynamique de la pensée musicale. Chez lui, la forme n’est pas un cadre fixe, mais un processus en devenir. Elle donne l’impression d’une image toujours inachevée, toujours en croissance, dans laquelle on ressent l’absence de clôture définitive. À l’inverse, la forme fermée — typique du classicisme — recherche l’équilibre, la proportion et une structure clairement délimitée.

Exemples de forme fermée : le plus simple est la musique en trois parties, où les première et troisième sont identiques ou proches. Une grande partie de la musique de Mozart relève de la forme fermée. La musique de Bach relève plutôt de la forme ouverte. Beethoven accomplit une transformation fondamentale : partant des lois classiques et de la forme fermée, il s’oriente progressivement vers la forme ouverte.

L’autre grand principe de la forme symphonique chez Mahler est l’unité cyclique de la symphonie.

Dans les symphonies du début du XIXᵉ siècle (styles classique et romantique), les parties sont majoritairement indépendantes. Elles sont généralement au nombre de quatre, organisées selon un certain ordre : une première partie dramatique, une deuxième calme, une troisième dansante, et une quatrième active, souvent dramatique. Chez Haydn et Mozart, le schéma typique est le suivant : Allegro en forme sonate – mouvement lent – menuet – finale rapide. On retrouve une organisation comparable chez Schubert et Mendelssohn. Chaque mouvement agit ainsi comme un tableau autonome, doté de son propre caractère.

Chez Mahler, la conception symphonique s’incarne dans une sorte de « sujet » musical intonationnel transversal, dont l’organisation interne et la présence d’une action évoquent l’intrigue d’un roman ou d’un drame (on peut également établir des comparaisons avec l’opéra à action continue). Les thèmes d’un mouvement peuvent réapparaître dans un autre, se transformer et dialoguer entre eux, tandis qu’un fil conducteur traverse l’œuvre et raconte une histoire du début à la fin.

Laisser un commentaire