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L’art du chef d’orchestre

(Temps de lecture : 12 – 15 minutes, hors visionnage des vidéos proposées)

La vision simpliste consiste à croire que la direction d’orchestre se résume aux gestes censés montrer une interprétation musicale.

L’ironie, c’est que cette formule en apparence évidente déforme complètement l’essentiel : non seulement elle donne une image incomplète, mais elle devient presque fausse. Car diriger, c’est bien plus que les mouvements visibles sur scène. On peut imaginer le chef d’orchestre comme un général sur un champ de bataille, où les musiciens ne représentent qu’une fraction des forces en présence et peuvent être répartis de part et d’autre du front.

Le chef d’orchestre réfléchit, il analyse la partition jusqu’à en entendre intérieurement le son idéal, la musique absolue. Puis, pendant les répétitions, il tente de transmettre cette vision à l’orchestre. Dans l’interaction avec les musiciens, il cherche concrètement le son qu’il a imaginé. Il discute, il inspire, il négocie ; il cherche des compromis entre l’idéal et le réel.

Le travail du chef d’orchestre ne se limite pas à la musique. Il y a aussi tout ce qui relève de ses responsabilités administratives : la communication avec les sponsors et les directions d’orchestre, le recrutement des artistes, le choix de la version de la partition (le texte authentique ou la rédaction) et les questions de droits d’auteur (même pour la musique ancienne). Il existe des assistants, bien sûr, mais c’est toujours le directeur musical — le chef d’orchestre — qui prend les décisions finales.

En haut de l’iceberg : la figure du chef, très petite depuis la salle et même placée très loin de certains musiciens, qui façonne la musique. Lorsqu’on observe les gestes et les attitudes de différents chefs, on découvre une diversité immense de mouvements et de comportements sur scène.

Regardons et écoutons le début du troisième mouvement de la Première Symphonie de Gustav Mahler, interprété par Christoph Eschenbach et par Misha Katz. Les gestes du chef d’orchestre peuvent-ils vraiment nous aider à comprendre la musique ?

Christoph Eschenbach

Misha Katz

En observant Christoph Eschenbach (et en écoutant la musique de son orchestre), on perçoit la tension qui monte peu à peu. Le tempo retenu, l’entrée progressive des différents groupes de l’orchestre répétant le même motif, les gestes mesurés du chef maintiennent une atmosphère de suspense qui s’intensifie graduellement. Eschenbach suit attentivement chaque soliste qui entre tour à tour et les guide avec précision. Il dirige, mais il soutient aussi les musiciens : sa présence est à la fois structurante et protectrice.

Dans le cas de Misha Katz, le tempo est beaucoup plus rapide : il n’y a plus cette lenteur expressive ni cette tension progressive. La musique paraît plus plate (même en tenant compte du fait qu’il s’agit ici d’un enregistrement amateur). Le chef semble prendre plaisir à l’action elle-même : il s’amuse, gesticule, presque comme dans une pantomime. Les musiciens l’intéressent-ils vraiment ? On a plutôt l’impression qu’il évolue sur sa propre planète, que les détails de la musique lui importent peu, et qu’il cherche surtout à captiver par son personnage et par sa danse. C’est à la fois comique… et un peu triste.

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Comme tout musicien, j’ai toujours été fascinée par le travail du chef d’orchestre. J’ai toujours aimé les observer lors des concerts et lire sur eux. De nombreux chefs charismatiques m’inspirent dans mon travail de professeure de piano. Cela concerne surtout mon travail avec des pianistes déjà accomplis, jouant à un bon niveau. Avec ces élèves, le rôle de parent ou d’autorité incontestée n’a pas sa place. D’un côté, il faut guider le pianiste vers son développement professionnel ; de l’autre, ma vision n’est ni unique ni forcément absolue, et il est essentiel de laisser l’individualité de l’élève s’épanouir. Il s’agit donc d’un véritable travail de collaboration et de partenariat : parfois il faut convaincre l’élève, parfois insister, parfois céder, mais toujours inspirer.

Et voici ma définition d’un chef d’orchestre :
Un musicien doté d’une connaissance profonde de la musique, capable d’organiser un groupe d’artistes accomplis et de les motiver et de les guider selon sa propre vision de l’interprétation musicale.

Chef d’orchestre

Devenir chef d’orchestre

La plupart des chefs d’orchestre commencent comme pianistes ; les violonistes sont moins nombreux, et les instrumentistes d’autres disciplines encore plus rares.

Être à la fois compositeur et chef d’orchestre est devenu rare depuis Mahler et Strauss. Après la guerre, Boulez et Bernstein illustrent encore cette double compétence. En général, les compositeurs ne sont pas nécessairement de grands chefs. Dans son livre Maestros and Their Music: The Art and Alchemy of Conducting, le chef d’orchestre américain John Mauceri rassemble de nombreux exemples et anecdotes de la vie des chefs. La plupart de celles citées ci-dessous en sont tirées, tant l’ouvrage est riche d’intérêt.

« Pierre Boulez dirigeait tout — y compris Wagner, Debussy et Stravinsky — comme s’il en avait été le compositeur. Il est particulièrement éclairant d’écouter les archives où Paul Hindemith dirige la musique de son contemporain Igor Stravinsky : Hindemith fait sonner Stravinsky de manière germanique et contrapuntique, mais sans détachement ni froide analyse, contrairement à la manière dont Stravinsky dirige sa propre musique. »

« Aaron Copland n’était pas chef ; il avait un battement faible et manquait de présence autoritaire. En 1975, je (John Mauceri) me trouvais à Paris pour un projet autour de Ravel, dans le même bâtiment où Copland répétait un concert de sa musique avec l’Orchestre Philharmonique de Radio France. Lorsque les musiciens ont perçu les faiblesses de Copland, ils se sont montrés d’une impolitesse incroyable… »

En commençant par une carrière d’instrumentiste, le chemin menant au poste de chef d’orchestre n’est pas linéaire. Beaucoup des chefs les plus célèbres n’ont jamais étudié l’art de la direction dans un cadre formel. Ils ont débuté comme pianistes accompagnateurs (concertmeisters/répétiteurs) ou comme assistants du chef. Par exemple, ni Stokowski ni Toscanini n’ont jamais reçu de formation spécialisée.

Ce que l’on désigne par « chef d’orchestre » couvre en réalité une véritable gradation — présentée ici de façon simplifiée :
— l’assistant, qui prépare les répétitions et peut remplacer le titulaire ;
— le chef invité ;
— le chef résident ;
— et, au sommet, le directeur musical.

Le plus haut niveau est celui du chef d’opéra : c’est la tâche la plus complexe. C’est précisément ce qu’était Gustav Mahler.

Collaboration avec les artistes d’orchestre

Il est important de noter que les musiciens des orchestres prestigieux sont des professionnels possédant une grande expérience. Beaucoup d’entre eux sont lauréats de concours musicaux, et tous ont passé une sélection rigoureuse pour travailler dans l’orchestre. Lorsqu’il s’agit d’exécuter des œuvres célèbres, de nombreux musiciens — et l’orchestre tout entier — ont déjà joué ces pièces de nombreuses fois, souvent sous la direction de différents chefs. L’arrivée d’un nouveau chef, avec une vision différente, qui dirige pour la première fois une œuvre déjà connue des musiciens, pose un défi : comment convaincre des interprètes expérimentés de suivre une approche nouvelle sur une pièce qu’ils connaissent déjà parfaitement ? Et si l’on parle d’une œuvre nouvelle, récemment composée ou peu connue, comment persuader l’orchestre de l’apprendre ? Souvent, il s’agit de musiques très complexes, que les musiciens ne joueront peut-être qu’une seule fois dans leur vie, et peut-être sans succès.

Un autre aspect est que les musiciens restent souvent de nombreuses années dans le même orchestre, formant un collectif soudé où chacun se connaît depuis longtemps. Cela peut provoquer une opposition au chef d’orchestre, surtout s’il arrive avec des idées nouvelles.

Les enjeux de communication sont évidents : savoir inspirer et surmonter la résistance. Cela ressemble en partie au travail d’un manager en entreprise, mais avec une différence majeure : les musiciens sont des individus, des artistes, des interprètes, et leur « gestion » est beaucoup plus complexe que la simple organisation d’un travail collectif dans une entreprise. Enfin, ils font de la musique, pas de la comptabilité !

Image est marketing

Dans la profession de chef, l’image joue un rôle majeur. Le charme naturel du métier a été largement amplifié par le marketing américain : pendant la période d’après-guerre jusqu’au tournant du millénaire, les chefs d’orchestre ont été présentés comme de véritables stars hollywoodiennes.

Les premiers chefs « glamour » furent Stokowski et Toscanini, qui montraient la vie du chef comme celle d’une star : vie somptueuse, foules d’admirateurs enthousiastes, romances et aventures amoureuses. Ils avaient également un caractère difficile et un comportement tyrannique avec les musiciens. Ils étaient de véritables divas.

La génération de Karajan et Bernstein a été l’une des plus intensément et largement médiatisées, ce qui a évidemment contribué à construire leur réputation.

Karajan créa sa propre société qui enregistrait ses répétitions, ses concerts et sa vie privée. Toujours élégant, beau et riche, il possédait des voitures de sport, des villas, des objets de luxe, une belle épouse, une licence de pilote, et pratiquait le ski ainsi que le yoga.

Bernstein, quant à lui, cultivait l’image du chouchou du public. La philosophie de direction de Bernstein était simple : la musique est émotion, et le devoir du chef est de mettre cette émotion en avant. Grand conteur généreux, il réalisa de nombreux films dans lesquels il partageait largement les secrets de sa profession et enseignait. Il se montrait proche de chacun et était surnommé « Lenny ». Bernstein incarnait la bohème.

Le fait d’être perçus comme des « stars » a parfois poussé certains chefs d’orchestre à en faire un peu plus sur le plan théâtral.

D’un côté, l’image relève du commerce, mais de l’autre, il est fascinant de représenter la vie d’un chef d’orchestre. Et il est tout aussi captivant, lors d’un concert en direct, d’observer le travail du chef et ses interactions avec l’orchestre.

Technique et interprétation

La direction d’orchestre repose sur une technique très particulière. En élaborant sa conception interprétative d’une œuvre, le chef crée en lui quelque chose qui n’est accessible ni aux compositeurs, ni aux musicologues, ni à aucun autre interprète : une image plastique de la musique, un « équivalent plastique » de son idéal sonore imaginaire. Il est clair que le talent naturel du chef doit inclure une disposition particulière au « complexe plastique », c’est-à-dire la capacité à maîtriser la « technique manuelle » (c’est-à-dire la technique des mains).

Le célèbre chef d’orchestre, compositeur et musicologue allemand Felix Weingartner écrivait en 1912 :
« Diriger exige non seulement la capacité de comprendre et de ressentir pleinement la création artistique musicale, mais aussi une dextérité particulière des mains, difficile à décrire et à laquelle on ne peut guère s’enseigner ; ensuite, il faut savoir transmettre de manière sûre et directe aux interprètes l’essence intérieurement comprise de l’œuvre, de sorte que l’image spirituelle née dans l’âme du chef acquière inévitablement une plasticité tangible… Il arrive qu’un génie soit dépourvu de cette capacité, tandis qu’un musicien médiocre en soit doté. »

Je vous propose une aventure particulièrement intéressante : suivre des cours donnés par de grands chefs d’orchestre. Malheureusement, ces cours sont tous en anglais. La France ne possède pas beaucoup de grands chefs d’orchestre, et les rares qui existent se sont peu intéressés à la pédagogie.

Pour une première présentation, je vous propose la leçon de direction de Michael Tilson Thomas. Michael Tilson Thomas (on dit souvent MTT) est l’un des grands chefs qui m’inspirent particulièrement. Il est dommage que, dans cette vidéo, MTT ne parle que de la main droite du chef. Mais au début de cette vidéo de 12 minutes, il explique clairement sa vision du rôle de chef d’orchestre.

Pour un suivi plus complet, je vous propose deux cycles :

Le premier cycle est composé de 6 vidéos d’environ 10 minutes chacune, créées par le directeur musical de l’Orchestre du National Arts Centre d’Ottawa, Alexander Shelley, intitulé « Direction d’orchestre 101 ».

Ce cycle est axé sur la technique et complète les vidéos de Michael Tilson Thomas. Alexander Shelley est très pédagogique : il explique les aspects techniques de manière claire et simple, accessible même aux non-musiciens.

L’autre cycle est composé de 5 vidéos d’environ 10 minutes chacune de Leonard Bernstein. Cette série présente presque tous les aspects du métier de chef d’orchestre. Leonard y parle de technique et d’interprétation et donne de nombreux exemples musicaux.

À mon avis, la série de Bernstein est essentielle pour tous les musiciens, y compris ceux qui pratiquent un instrument comme le piano : pas pour devenir chef d’orchestre, mais pour enrichir et améliorer leur pratique musicale.

Zoom supplémentaire

1. Mauceri, John. Maestros and Their Music: The Art and Alchemy of Conducting. Je recommande sincèrement ce livre très intéressant écrit par un vrai chef d’orchestre:

2. Norman Lebrecht Maestro: Mythes et réalités des grands chefs d’orchestre. Mes sentiments à propos de ce livre sont très partagés. Le livre n’a rien à voir avec la musique, mais est rempli de ragots, parfois faux. C’est assez intéressant de lire des faits « grillés ».  Mais à un moment, on a l’impression de fouiller dans le linge sale. Et beaucoup de choses sont simplement inventées. On peut donc le lire, mais avec un regard critique.

3. Playlist TOKTOK Piano: Conducting que j’ai préparée pour vous, qui contient les cours mentionnés ci-dessus, ainsi que des vidéos intéressantes de répétitions de différents chefs d’orchestre célèbres – Toscanini, Bernstein, Karajan, Stokowski ; Giulini et même Richard Strauss:

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