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Gustav Mahler

(Temps de lecture : environ 10 minutes )

Artiste intransigeant, homme capable de créer autour de lui une atmosphère d’une intensité rare.
Un créateur habité. Un chef d’orchestre et un compositeur hors du commun.
Gustav Mahler ( 7 juillet 1860 — 18 mai 1911)

Mahler n’est pas si éloigné de nous dans le temps. Son collègue et contemporain Richard Strauss a même laissé plusieurs enregistrements de ses prestations avec orchestre. Ses élèves Bruno Walter dirigeait encore en 1962 et Otto Klemperer en 1973. La gloire de Mahler et le magnétisme de sa personnalité furent immenses : nous disposons d’une grande quantité de souvenirs de rencontres avec lui, de photographies, de dessins et de caricatures réalisés de son vivant. On possède également une vaste correspondance, où Mahler explique en détail ses intentions et ses réflexions sur la musique.

En s’appuyant sur les nombreux témoignages de ses contemporains, essayons d’imaginer quel homme il était.

Les souvenirs de ceux qui l’ont connu confirment les paroles de son élève Bruno Walter, qui évoquait cette « atmosphère de haute tension » que Mahler diffusait autour de lui.

« Même son apparence m’avait frappé de manière singulière et profonde : des traits aigus et énergiques… un profil marqué par un nez d’aigle expressif, les lèvres fermées, le menton ferme, les pommettes saillantes. Lorsqu’il posa les yeux sur moi, son large front semblait rayonnant, et ses yeux sombres, pénétrants, légèrement humides, brillaient de douceur, d’amitié et de chaleur.» ( Josef Bohuslav Foerster)

« Jamais encore je n’avais vu un homme aussi fort, aussi volontaire ; jamais je n’aurais imaginé qu’un mot juste, un geste autoritaire, une volonté ardente puissent à ce point susciter la crainte et le tremblement, contraindre les autres à une obéissance presque aveugle .. Son esprit philosophique, son âme ardente étaient en quête permanente de nouvelles richesses intellectuelles. » (Bruno Walter)

« Une seule chose distinguait Mahler de tous les chefs d’orchestre : cette force immense, presque démoniaque, qui émanait de chacun de ses gestes, de chaque ligne de son visage.» ( Oskar Fried)

Mahler était un bourreau de travail, brûlant pour son métier et exigeant la même ardeur de ceux qui l’entouraient. Il cherchait la perfection, mais ce n’était pas un idéaliste abstrait : c’était un homme d’action. Il construisit sa carrière méthodiquement : d’abord chef d’opérette à vingt ans, changeant presque chaque année de théâtre, aspirant au meilleur théâtre d’Europe, le théâtre de Vienne — qu’il atteignit à trente-sept ans.

« J’ai passé deux ans avec Mahler au Théâtre de Hambourg et six ans à l’Opéra de Vienne. Pas une seule fois je n’ai vu l’intensité de son influence faiblir… Le travail se déroulait du début à la fin dans cette atmosphère d’élévation qui était son élément vital. » (Bruno Walter)

Mahler était un homme très instruit, lecteur vorace, et parmi ses amis se trouvaient philosophes, écrivains, peintres. Sa personnalité, celle du directeur charismatique et influent de l’Opéra de Vienne, fascinait tout le monde : on écrivait sur lui, on le dessinait, on le photographiait. Même les cochers le reconnaissaient dans la rue.

En quittant l’Opéra de Vienne en 1907, après dix années à sa tête, il écrivit à ses collègues :
« Au lieu de l’œuvre accomplie dont je rêvais, je laisse derrière moi un travail inachevé, à moitié réalisé… Ce n’est pas à moi de juger ce que mon action a représenté pour ceux à qui elle était destinée. […] Dans la tourmente des luttes, dans la fièvre des instants, ni vous ni moi n’avons été préservés des blessures ou des erreurs. Mais, dès que notre effort aboutissait, dès qu’un problème était résolu, nous oubliions fatigues et soucis et nous nous sentions richement récompensés, même sans signes extérieurs de succès. »

Dans les dernières années de sa vie, 1907–1911, Mahler travailla à New York. Voici le bref souvenir d’une rencontre, rapporté par le chanteur Fédor Chaliapine en 1908 : « Le célèbre chef d’orchestre viennois Mahler est arrivé ; nous avons commencé à répéter Don Giovanni. Pauvre Mahler ! Dès la première répétition, il tomba dans le désespoir : il ne retrouvait chez personne l’amour qu’il mettait lui-même dans son travail. Tout se faisait au hasard, à la hâte : chacun savait que le public se souciait fort peu de la qualité du spectacle, venu uniquement pour entendre les voix. »

L’indifférence à l’art et la négligence du travail le désespéraient.

Il était aussi direct et passionné dans sa vie personnelle. Il disait à Bruno Walter qu’il avait besoin d’une femme belle, élégante, raffinée, et qui lui permette de travailler et de créer. Il rencontra une telle femme en novembre 1901, fit sa demande en décembre, et l’épousa en mars 1902.

Voici l’une de ses lettres à Alma Mahler, datée du 10 novembre 1905 à Berlin:
« Chère Alma ! Mon cœur ! Je suis assis à la même table qu’il y a environ quatre ans, quand je t’assaillais chaque jour de lettres, et je remarque que mes sentiments depuis lors n’ont pas changé. Avec la même joie et le même amour je reviens à toi par la pensée, et c’est avec cette même joie que je te le dis. Hier, chez Strauss, c’était très agréable ; pourtant on ne peut s’empêcher de sentir en lui une certaine froideur et de l’arrogance. Il m’a donné malgré tout son dernier ouvrage imprimé (sur l’instrumentation, avec son propre « habillage ») ; ce sera très intéressant pour toi, tu y apprendras beaucoup. Je te l’offre pour ta bibliothèque. Ensuite il m’a promis la partition de « Salomé » que je destine aussi pour toi ; que la jalousie de tous ces « musiciens créateurs » devienne donc une vraie frénésie. Mais, comme je te l’ai déjà dit, j’aurais préféré recevoir un peu plus de chaleur que tout cela. Ce soir, nous allons chez Madame Wolf. Oh mon Dieu, quel suc-rhum je vais y dire ? — cependant Fried est prêt à tout, et peut-être mes allusions sans ambiguïté porteront-elles un certain fruit. (Grâce à cela, je saurai au moins s’il a du talent : hier tout allait un peu plus vite que d’habitude.) Je bois maintenant du thé, puis le Berlinois (celui avec qui nous avons déjeuné) va m’emmener au concert. Demain à 8 heures — Leipzig. Après-demain à 8 heures — Bussi, Putti, Gucki, un bain, le petit-déjeuner, puis dès que possible — au travail, car une besogne folle nous attend. Passe le bonjour à ta mère, ma chère Alma. Ton Gustav. »

Mahler, chef d’orchestre célèbre de son vivant, devint un modèle pour les générations suivantes. Il mourut avant l’apparition d’enregistrements orchestraux vraiment audibles. En novembre 1905, il enregistra néanmoins quatre fragments de ses œuvres… mais au piano. Si le non-spécialiste doit se fier exclusivement aux témoignages sur Mahler interprète, le spécialiste dispose, lui, de ses retouches de chef dans les partitions – les siennes et celles des autres. Ces retouches, notamment dans Beethoven, central dans ses programmes, furent utilisées par d’autres chefs ; pas seulement ses élèves : Leo Ginzburg cite par exemple Erich Kleiber ou Hermann Abendroth.

Stefan Zweig écrivait en 1915 :
« Dans quelque ville d’Allemagne, un chef lève sa baguette. Dans ses gestes, dans sa manière, je reconnais Mahler : pas besoin de poser de questions. C’est aussi son élève, et ici, au-delà de sa vie terrestre, le magnétisme de son rythme intérieur continue d’agir. »

Chef célèbre, capable de monter un nombre impressionnant de spectacles, figure publique très en vue, mari d’une belle femme, père de famille — qu’est-ce qui le poussait à écrire de la musique ? Certainement pas l’argent ni la gloire.

La reconnaissance comme compositeur suivit un chemin beaucoup plus difficile. De son vivant, Mahler le compositeur n’avait qu’un cercle relativement restreint d’admirateurs. Au début du XXᵉ siècle, sa musique était encore trop nouvelle. Dans les années 1920, elle devint la victime des tendances antiromantiques et « néoclassiques ». Pour les partisans des nouvelles écoles, elle paraissait déjà « démodée ».

Après l’arrivée des nazis en 1933, ses œuvres furent interdites en Allemagne, puis dans tous les territoires occupés. Et même après la guerre, on continua de se méfier de cette musique trop vaste, trop cosmique. Adorno écrivait : « La dimension universelle de cette musique… ce moment transcendant qui traverse toute l’œuvre de Mahler jusque dans ses détails — tout cela tombe sous le soupçon de la mégalomanie, d’une hypertrophie du moi. »

Et pourtant Mahler ne fut jamais oublié : Bruno Walter, Otto Klemperer, Oskar Fried, Karl Schuricht et bien d’autres continuèrent de le diriger, souvent contre l’avis des institutions. En 1920, Willem Mengelberg organisa même un festival Mahler à Amsterdam.Pendant la Seconde Guerre mondiale, sa musique trouva refuge aux États-Unis, où émigrèrent de nombreux chefs allemands et autrichiens. Après la guerre, elle revint en Europe.

En 1955, on fonda à Vienne la Société internationale Gustav Mahler ; d’autres sociétés suivirent. Le centenaire de sa naissance, en 1960, fut encore discret, mais les chercheurs considèrent cette année comme un tournant. Adorno incita beaucoup de musiciens à considérer Mahler non comme un « tard-romantique », mais comme un précurseur du modernisme ; et en 1967, Leonard Bernstein pouvait affirmer avec satisfaction :
« Son heure est venue. »

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