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Gustav Mahler — Symphonie n°1

Pour se préparer à l’écoute de la Symphonie n°1, je ne vous propose pas d’écouter la symphonie elle-même, car la musique ne me paraît pas compliquée et il ne faut pas gâcher le plaisir de la découverte ! Nous allons aborder deux sujets : le contexte historique de cette création et les motifs empruntés par Mahler à d’autres chefs-d’œuvre, afin de pouvoir les reconnaître pendant le concert.

Autour de la création de la Symphonie n°1

La Première Symphonie fut composée entre 1887 et 1888. Mahler avait alors 27 ans et travaillait comme chef d’orchestre adjoint à l’Opéra de Leipzig.

Après plusieurs tentatives infructueuses d’organiser une exécution à Prague, Munich, Dresde et Leipzig, Mahler réussit à donner la première à Budapest, seulement parce qu’il y était déjà directeur de l’Opéra. Mahler dirigea sa Première Symphonie avec l’Orchestre Philharmonique de Budapest, le 20 novembre 1889, dix-huit mois après l’achèvement de l’œuvre.

Les circonstances personnelles étaient difficiles pour la création artistique. Mahler était encore un jeune chef ; il lui restait quelques années avant d’obtenir son premier véritable poste important à Hambourg, où il s’imposa finalement comme un chef d’orchestre exceptionnel et commença à gagner correctement sa vie. (À Hambourg, Mahler ne commença à travailler qu’à la saison 1891–1892.) Son père, atteint d’une grave maladie cardiaque, dépérissait depuis plusieurs années et mourut en 1889 ; quelques mois plus tard, en octobre, sa mère mourut à son tour, et à la fin de la même année, ce fut sa sœur aînée, Leopoldine, âgée de 26 ans. Mahler dut alors prendre en charge son jeune frère Otto, âgé de 16 ans (ce jeune homme, très doué musicalement, fut envoyé par Mahler au Conservatoire de Vienne), ainsi que ses deux sœurs : Justine, adulte mais encore célibataire, et Emma, âgée de 14 ans. En 1891, il écrivait à un ami viennois : « Je souhaiterais de tout cœur qu’Otto puisse bientôt terminer ses examens et accomplir son service militaire : cela rendrait un peu plus simple pour moi ce processus infiniment difficile de gagner de l’argent. Je suis complètement épuisé et je rêve seulement du moment où je n’aurai plus besoin de travailler autant. Et d’ailleurs, je me demande combien de temps encore je pourrai tenir ainsi… »

L’accueil de cette symphonie et de ce nouveau compositeur fut lent. Au cours des dix années suivantes, il n’y eut que quatre exécutions de la symphonie, et pour chacune d’elles Mahler apporta des modifications importantes. La version définitive fut présentée lors de la quatrième exécution, le 16 mars 1896, à Berlin, sous la direction du compositeur. Mahler écrivait à un ami : « Ma symphonie a été accueillie par une opposition furieuse de certains, et par une approbation totale d’autres. Les opinions s’entrechoquaient de façon amusante, dans les rues comme dans les salons ! »

Cette version du quatrième concert, avec quelques retouches mineures, devint celle de la première publication en 1899.

Les symphonies suivantes trouvèrent plus rapidement leur chemin vers la scène. Au moment de la publication de la Première, Mahler avait déjà terminé sa Deuxième Symphonie, le 28 décembre 1894 ; sa première eut lieu en mars 1895, à Berlin. Cette symphonie fut l’une des œuvres les plus populaires et les plus réussies de Mahler de son vivant. La Troisième Symphonie en ré mineur était également achevée (en 1896), mais elle ne fut créée qu’en 1902.

Les motifs empruntés et les influences musicales

Mahler écrivait un jour à Natalie Bauer-Lechner : « Composer, c’est comme jouer avec des blocs de construction, où de nouveaux bâtiments sont créés encore et encore, en utilisant les mêmes blocs. En effet, ces blocs sont là depuis l’enfance, prêts à être utilisés, car l’enfance est le seul moment conçu pour accumuler. »

La Première Symphonie en est un exemple, la musique étant soit étroitement inspirée par, soit extraite des œuvres suivantes :

  • La 4ᵉ Symphonie de Beethoven
  • Lieder eines fahrenden Gesellen de Mahler (« Chants d’un compagnon errant »)
  • Hans und Grethe de Mahler (« Hansel et Gretel »)
  • Bruder Martin (chant folklorique) (« Frère Martin, dormez-vous ? »)
  • La Symphonie Dante de Liszt (Symphonie Dante)

Les comparaisons seront effectuées à partir de l’enregistrement en direct de Gustav Mahler réalisé avec le Vienna Philharmonic Orchestra sous la direction de Leonard Bernstein en 1974.

Partie 1

La Première Symphonie de Mahler commence par la note A (la), présentée par le vibrato des cordes, doucement et venant de loin.

Le début de la Première Symphonie de Gustav Mahler est souvent considéré comme rappelant celui de la Quatrième Symphonie de Beethoven. La ressemblance est surtout formelle, mais pourquoi pas : Beethoven était l’un des compositeurs préférés de Mahler.

Symphonie n°4 de Beethoven

de 0:30 à 3:05

Symphonie n°1 de Mahler

de 0:28 à 3:35

On observe des liens évidents entre la Première Symphonie de Mahler et son cycle de lieder précédemment composé, Lieder eines fahrenden Gesellen (« Chants d’un compagnon errant »), qui constitue son premier cycle de mélodies, achevé en 1885.

Lieder eines fahrenden Gesellen de Mahler

0:00

Symphonie n°1 de Mahler

de 3:37 à 7:30

Partie 2

Le deuxième mouvement est un scherzo et trio basé sur un ländler (danse populaire en mesure à 3/4).

Comparons la musique de Mahler avec un ländler typique, une danse populaire. À titre d’exemple, j’ai pris le ländler du film La Mélodie du bonheur (n’importe quel autre ländler conviendrait). Essayez de retirer le son de la vidéo avec la danse et de regarder la danse sur la musique de Mahler.

Ländler du film La Mélodie du bonheur

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Symphonie n°1 de Mahler

de 16:06

Partie 3

Le troisième est une marche funèbre lente.

Mahler a décrit le mouvement dans une conversation avec Bauer-Lechner en novembre 1900 :
« En surface, on pourrait imaginer ce scénario : une procession funéraire… () La marche funèbre de « Frère Martin » doit être imaginée comme jouée de manière terne par un orchestre de très mauvais musiciens, comme ils suivent généralement de telles processions funéraires. (puis) on voit la procession revenir du funérail (après la belle section centrale), et l’orchestre funèbre commence à jouer la mélodie joyeuse habituelle (qui ici transperce jusqu’à l’âme). »

En 1901, Mahler écrivit dans une lettre à Bernhard Schuster :
« Le troisième mouvement… est déchirant, empreint d’une ironie tragique et doit être compris comme exposition et préparation à l’explosion soudaine de désespoir dans le dernier mouvement d’un cœur profondément blessé et brisé. »

Frère Jacques

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Symphonie n°1 de Mahler

de 25:00

Peu à peu, la procession funéraire se transforme en parodie et l’on entend un ensemble klezmer : cymbales turques, grosse caisse, hautbois, clarinettes, flûtes et un duo de trompettes, tandis que les cordes fournissent un accompagnement peu sophistiqué. À titre d’exemple, je propose d’écouter de la musique klezmer.

Musique klezmer

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Symphonie n°1 de Mahler

de 27:33

Dans le troisième mouvement, on retrouve également les mélodies du final du quatrième lied des Lieder eines fahrenden Gesellen, “Die zwei blauen Augen von meinem Schatz” (« Les deux yeux bleus de mon bien-aimé »). Écoutez la partie instrumentale de cette chanson pour la reconnaître dans la symphonie.

Lieder eines fahrenden Gesellen de Mahler

3:14 (partie instrumentale)

Symphonie n°1 de Mahler

de 30:12

Partie 4

Dans une conversation avec Bauer-Lechner en novembre 1900, Mahler expliqua :
« Le dernier mouvement, qui suit le précédent sans interruption, commence par un cri horrible. Notre héros est complètement abandonné, engagé dans une bataille des plus terribles avec tout le chagrin de ce monde. Sans cesse, lui et le motif victorieux qui l’accompagne sont frappés par le destin chaque fois qu’il s’élève au-dessus de celui-ci et semble le maîtriser, et ce n’est qu’à la mort, lorsqu’il a triomphé de lui-même, qu’il obtient la victoire. »

Le quatrième mouvement de la symphonie de Mahler est parfois comparé au premier mouvement (Inferno) du poème symphonique de Liszt, La Divine Comédie (Symphonie Dante).

La ressemblance réside surtout dans l’atmosphère agitée et émotionnelle, romantique. La similitude des motifs musicaux n’est pas aussi directe que dans les exemples précédents. On peut au moins écouter les petits extraits proposés, proches dans le style d’écriture musicale.

Symphonie Dante, S. 109 de Liszt

de 5:30 à 6:30

Symphonie n°1 de Mahler

de 49:15 à 50:15

La comparaison du quatrième mouvement de la symphonie de Mahler avec la partie Inferno de Liszt (chaque épisode durant environ 20 minutes) offre un autre point de vue intéressant : il ne s’agit pas de ressemblance, mais de différences marquées. La Symphonie Dante de Liszt a été composée en 1856, la Première Symphonie de Mahler en 1888. Il y a donc 32 ans d’écart, et quelle énorme différence dans la richesse et la complexité du langage musical proposé par Mahler ! Pour les lecteurs particulièrement curieux, je peux suggérer d’écouter les deux parties afin de percevoir l’évolution du langage musical.

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