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Mahler : Symphonie n° 5

Durée estimée : environ 10 minutes.

Cet article constitue la troisième partie de la préparation au concert de la Cinquième Symphonie de Mahler, dans le cadre du projet Avant-concert 2025-2026.
Pour découvrir la conférence dans son intégralité , je vous invite à consulter la page Concert 6 : Mahler, Symphonie n° 5,

Histoire de la création

Le 24 février 1901, Gustav Mahler dirigeait La Flûte enchantée de Mozart à l’Opéra impérial de Vienne. En plein spectacle, Mahler fut victime d’une grave hémorragie. Les secours médicaux arrivèrent rapidement et la crise immédiate fut surmontée. Mahler était au bord de la mort. Il se rétablit bien pendant les vacances d’été, plus tard cette année-là, à Maiernigg, et lorsqu’il reprit son rythme de travail exigeant, il sembla que la guérison fût complète.

Au moment de cette crise de santé, Mahler était l’auteur de quatre symphonies. Étant directeur musical d’opéra à Vienne, il avait peu de temps pour composer pendant la saison, et ce n’était que pendant l’été qu’il réalisait la majorité de ses compositions. En effet, à l’été 1901, il commença à écrire sa Symphonie n° 5. La symphonie se compose de cinq parties : les deux premières furent créées en été, tandis que les trois dernières furent achevées pendant la saison 1901–1902 et durant l’été 1902. Cette période est également remarquable car, en novembre 1901, Mahler fit la connaissance de sa future épouse et, en mars 1902, ils se marièrent.

On peut dire que l’évolution musicale de Mahler, ainsi que les circonstances personnelles, ont conduit au fait que la Cinquième Symphonie ouvre un nouveau chapitre dans son art :

  • •Les musicologues regroupent les Symphonies n° 1 à 4 comme appartenant à la période du Wunderhorn (le cycle de chansons Le Cor merveilleux de l’enfant).
  • La Symphonie n° 5 ouvre la période de maturité — le groupe des Symphonies n° 5, 6 et 7.
  • • Elles sont suivies par la Symphonie n° 8, l’œuvre symphonique Le Chant de la Terre, la Symphonie n° 9 et la Symphonie n° 10 inachevée, qui ont élargi la forme de la symphonie classique et sont devenues les œuvres les plus novatrices et les plus monumentales de Mahler.

Quelques remarques sur la différence entre les symphonies à partir de la n° 5 et celles du premier groupe

1. Mahler a définitivement rompu avec la musique à programme.
La musique à programme s’applique généralement à des œuvres instrumentales dont le sujet est évoqué ou précisé à l’aide d’un programme plus ou moins détaillé. L’extrême de cette approche consiste en une musique qui illustre une histoire. La musique à programme était particulièrement populaire pendant la période romantique, au XIXᵉ siècle, avec des chefs-d’œuvre de Berlioz, Liszt, mais aussi de Saint-Saëns, Tchaïkovski, Dvořák ou Sibelius.
L’autre vision de la musique est celle selon laquelle la musique est une valeur pure et ne doit pas illustrer la vie réelle, mais agir directement sur les émotions, sans chercher à créer des images concrètes.

2. À partir de la Symphonie n° 5, on entend un renforcement de l’activité polyphonique, avec la conduite de lignes indépendantes dans différents groupes orchestraux. La structure musicale et l’orchestration deviennent de plus en plus complexes et stratifiées. La difficulté d’exécution pour l’ensemble des groupes orchestraux a considérablement augmenté.

Structure de la Symphonie n° 5

Dans l’illustration 1, j’ai créé une représentation visuelle de chaque partie. Chaque élément évoque le caractère de la musique, et sa largeur correspond approximativement à sa durée.

Illustration 1 : Structure de la Symphonie n° 5 de Gustav Mahler
Illustration 1 : Structure de la Symphonie n° 5 de Gustav Mahler

Groupe I — dramatique

Ce sont les deux premières parties : un ensemble puissant, dramatique et émotionnel. Ce sont les seules parties écrites en mineur.

  • 1er mouvement — Trauermarsch (Marche funèbre), do♯ mineur. Marche funèbre servant de prologue.
  • 2e mouvement — Stürmisch bewegt, mit größter Vehemenz. la mineur. Mouvement orageux, exprimant la plus grande véhémence. Déploiement d’émotions puissantes, avec plusieurs moments de culmination.

Groupe II — centre, noyau de la symphonie

  • 3e mouvement — Scherzo, ré majeur. Cette partie, la plus dynamique, est construite sur la base de la valse viennoise. En substance, elle dépasse déjà la tragédie et accède à une forme d’harmonie dans la dynamique de la danse — une guérison par le mouvement. C’est le processus même de la vie, son énergie et sa joie. La position centrale du scherzo dans le cycle souligne son importance dans la conception de la symphonie.

Groupe III — contrepoids harmonieux

  • 4e mouvement — Adagietto, fa majeur. Courte partie lyrique, esquissant un état de méditation philosophique. C’est le seuil d’un monde harmonieux.
  • 5e mouvement — Rondo-Finale, ré majeur. L’harmonie elle-même, le rondo final. Ici, Mahler revient au finale traditionnel de l’école classique en forme de rondo. Le classicisme du finale apparaît non seulement comme une solution harmonique au conflit de la symphonie, mais aussi comme un principe d’équilibre, contenant l’élan dionysiaque des premières parties. Il est probable qu’une telle construction, avec un équilibre apollinien dans le finale, compensait pour Mahler la tension excessive des deux premières parties.

Cohérence du récit musical

Donald Mitchell, musicologue britannique et spécialiste de la musique de Mahler, a écrit :
« La Cinquième, il me semble, inaugure un nouveau concept de drame intérieur, remplaçant l’ancienne idée explicite de musique à programme.« 

Les cinq parties de la symphonie sont liées par des idées musicales (voir illustration 2).

La première citation, dans le groupe I (mouvements 1 et 2), est littérale : le second thème en la♭ du premier mouvement réapparaît à l’identique dans le deuxième mouvement, mais à un autre niveau de hauteur, sur si.

Une autre citation musicale relie la partie I à la partie IV : le matériau thématique du premier mouvement réapparaît dans l’Adagietto (4e mouvement), transformé par le tempo et le caractère, et s’insère dans un nouveau contexte harmonique et émotionnel.

Enfin, le thème de l’Adagietto (4e mouvement) est lui-même transformé et réutilisé dans le Rondo-Finale (5e mouvement).

Illustration 2 : Les interactions thématiques dans la Symphonie n° 5 de Gustav Mahler
Illustration 2 : Les interactions thématiques dans la Symphonie n° 5 de Gustav Mahler

Musique

Dans cette section, nous nous concentrerons sur la musique elle-même et écouterons des extraits qui permettent de mieux saisir l’expérience d’écoute de la Symphonie n° 5 de Gustav Mahler.

1er mouvement — Trauermarsch (Marche funèbre)

Le début de la symphonie rappelle celui de la 5ᵉ symphonie de Beethoven, et cela n’est probablement pas un hasard. Mahler considérait Beethoven comme le compositeur ayant réalisé la transformation intérieure la plus puissante et l’individualisation la plus marquée de la symphonie.

L’appel beethovénien, légèrement transformé, commence par les trompettes et voit progressivement le son descendre à travers le groupe de trombones, puis jusqu’aux cors graves. Pendant la première minute vingt secondes, ce célèbre appel beethovénien descend sur trois octaves. L’appel beethovénien se répète à plusieurs reprises.

Symphonie n° 5 de Beethoven

Ecoutons que le debut

Symphonie n° 5 de Gustav Mahler

L’appel beethovénien, modifié mais reconnaissable, ouvre la symphonie et réapparaît à plusieurs reprises pendant le premier mouvement : 0:00, 5:22, 7:00, 11:40 et 12:21.

2e mouvement — Stürmisch bewegt, mit größter Vehemenz

La musique se situe entre les culminations, les moments d’agonie et les chutes. Très contrastée, elle est pleine de changements d’humeur, passant de la dramatique à la douceur.

Écoutez et observez l’opposition entre les cordes (violons, altos, violoncelles, contrebasses) et les cuivres (trompettes, cors, trombones, tubas) : on entend deux plans musicaux distincts, qui semblent raconter des choses différentes en même temps.

3e mouvement — Scherzo

Cette partie est complexe dans sa construction, avec de nombreuses mélodies et changements d’humeur. Le scherzo de la Cinquième prend la forme d’une valse symphonique de grande envergure.

4e mouvement — Adagietto

Mahler indique dans la partition un mouvement très lent (sehr langsam), et le genre Adagietto correspond à un petit Adagio. Le temps semble ralentir, voire s’arrêter : le temps subjectif de l’homme plongé en lui-même ne coïncide pas avec le cours du temps dans lequel vivent les autres.

Le thème principal de l’Adagietto rappelle la musique de la prélude de Tristan und Isolde de Wagner. Écoutons ensemble les deux ou trois premières minutes du prélude de Tristan und Isolde de Wagner et de l’Adagietto de Mahler.

5e mouvement — Rondo-Finale

La musique rappelle les compositions de la période classique et semble ici faire appel aux idéaux classiques d’harmonie et de beauté, dans la mesure du possible à notre époque (pour en savoir un peu plus sur l’esthétique classique, voir ici).

Sur le plan formel, le finale utilise une combinaison complexe de trois structures classiques principales : fugue, sonate et rondo.

Écoutons la citation et le développement du thème de l’Adagietto dans le Rondo-Finale. Le thème de l’Adagietto revient à plusieurs reprises, toujours modifié mais facilement reconnaissable, par exemple à 4:00, 7:23 et 12:52.

Si vous avez envie d’écouter la Symphonie n° 5 de Gustav Mahler, ce sera ma récompense la plus précieuse pour mes efforts en tant qu’auteur de cette préparation. Bonne écoute !

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