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Du mode au sérialisme (et jusqu’à nos jours) : l’histoire du son dans la musique européenne

Durée estimée : environ 10 minutes (sans compter les exemples musicaux).

Cet article constitue la première partie de la préparation au concert consacré à Schoenberg, dans le cadre du projet Avant-concert 2025‑2026. Pour découvrir la conférence dans son intégralité, je vous invite à consulter la page Concert 7 : Schönberg

Pour aborder la musique du XXᵉ siècle, je me sens obligé de donner un bref aperçu de l’histoire de la musique européenne (et, plus tard, américaine), du point de vue de l’utilisation du son et de la structure musicale. L’objectif est de proposer une vue d’ensemble de plus de deux mille ans de développement musical.

Le sujet est complexe. Pour des raisons pédagogiques et en raison du temps limité de cette introduction, j’utiliserai des dates approximatives et des définitions simplifiées. Par exemple, si je dis qu’un nouveau style apparaît vers 1870 (crise de la musique tonale) ou vers 1945 (sérialisme), ces dates restent très approximatives. Les changements proviennent de sources diverses et s’installent progressivement, parfois sur une longue période et grâce au travail de plusieurs personnes.

Je citerai également des noms de compositeurs associés à certains styles. Là encore, il s’agit de simplifications, car la plupart des compositeurs utilisent différentes techniques selon leurs choix ou évoluent au cours de leur vie. La sélection des compositeurs présentés est surtout basée sur mon goût et ma mémoire, et vise simplement à donner une idée générale.

Cet aperçu se concentre sur la période allant jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La période qui suit, dite musique contemporaine, correspond à l’après-guerre. Elle n’est ici évoquée que brièvement et fera l’objet d’une analyse plus approfondie dans un article ultérieur.

Notre aperçu sera basé sur l’illustration 1. Allons-y !

L’évolution du langage sonore dans la musique occidentale

Illustration 1 : Du mode au sérialisme (et jusqu’à nos jours)

Transition modale → tonale : vers 1600

Pour beaucoup d’amateurs de musique, l’histoire de la musique européenne semble commencer avec Johann Sebastian Bach, George Frideric Handel, Jean-Philippe Rameau, Domenico Scarlatti ou Antonio Vivaldi, c’est-à-dire les grands compositeurs du baroque tardif, à la fin du XVIIᵉ et au début du XVIIIᵉ siècle. Les amateurs d’opéra baroque peuvent aussi penser à Jean-Baptiste Lully, Marc-Antoine Charpentier ou Claudio Monteverdi (XVIIᵉ siècle).

Mais avant ? Quelle musique existait en Europe avant le XVIIᵉ siècle ?

Pendant près de mille ans, la musique européenne reposait sur une organisation sonore appelée système modal. Vers 1600 (date approximative), pendant la transition de la Renaissance au Baroque, l’évolution du langage musical a conduit à un nouveau concept d’organisation du son : la musique tonale. Ce système s’est progressivement répandu et est devenu dominant en Europe du début du XVIIᵉ siècle jusqu’à la fin du XIXᵉ siècle.

Nous connaissons très bien la musique basée sur le système tonal, souvent appelée « musique classique », qui inclut des compositeurs comme Johann Sebastian Bach, Wolfgang Amadeus Mozart, Frédéric Chopin, Johannes Brahms ou Sergueï Rachmaninov.

La musique modale, quant à elle, comprend la musique liturgique de l’Église catholique — notamment le chant grégorien — ainsi que la musique profane de la période médiévale et de la Renaissance.

Avant toute analyse ou comparaison, écoutons un exemple de musique modale de la Renaissance, par exemple un madrigal de Giovanni Pierluigi da Palestrina (1525–1594).

Pour entrer davantage dans les détails, je vous propose un tableau comparant l’organisation de la musique modale et de la musique tonale.

Thème Musique modale Musique tonale
Période historique Les bases de la musique modale ont été posées au premier millénaire. Elle est particulièrement utilisée au Moyen Âge et à la Renaissance. Elle réapparaît au XXᵉ siècle sous le nom de musique néo-modale. La musique tonale domine les périodes baroque, classique et romantique, ainsi qu’une grande partie de la musique populaire du XXᵉ siècle.
Base musicale La musique est à l’origine vocale. Même lorsque les instruments sont ajoutés, toutes les voix sont égales : il n’y a pas de soliste ni d’accompagnement dominant. Le développement de la musique tonale est lié au développement de la musique instrumentale.
Système sonore Le système modal est une organisation musicale basée sur des modes (échelles particulières).

Chaque mode possède une succession spécifique d’intervalles et une note finale (finale modale).

Dans la musique modale médiévale européenne, il existe 8 modes (par exemple : dorien, phrygien, lydien, etc.), généralement construits sur 7 notes.

Dans le système tonal, il ne reste que deux modes principaux : le mode majeur (ionien) et le mode mineur (éolien), qui ont évolué pour former les tonalités majeure et mineure (voir plus bas).
Importance des notes Dans chaque mode, les sons sont relativement égaux : aucune note n’est dominante. Pas de centre tonal strict. Dans la tonalité, les notes possèdent des fonctions hiérarchiques. Elles ne sont plus seulement des sons, mais remplissent des fonctions harmoniques dans le système tonal.
Il existe des tensions harmoniques entre la tonique (accord construit sur le 1er degré), la dominante (accord du 5e degré) et la sous-dominante (accord du 4e degré).
La tonique constitue la destination finale du mouvement musical. Elle est atteinte grâce aux tensions créées par l’opposition entre la dominante et la sous-dominante, qui se résolvent finalement vers la tonique.
Principe sonore La musique est basée sur l’intonation et sur les contrastes entre consonances et dissonances. La dynamique musicale repose sur la tension et la résolution entre les accords principaux et secondaires, ce qui crée un mouvement directionnel dans la musique.
Caractère musical Atmosphère souvent méditative. Musique avec un spectre d’expression plus large.

Crise du système tonal → musique atonale : fin du XIXᵉ siècle

La musique modale a dominé en Europe pendant plus de 1000 ans. La musique tonale, quant à elle, n’a été dominante que pendant un peu plus de 200 ans. La période charnière de la fin du XIXᵉ siècle s’est révélée être un tournant majeur dans l’histoire de la musique. Les cadres de la musique tonale sont devenus trop étroits. La recherche de nouvelles sonorités s’explique par des raisons historiques et surtout par l’évolution du public de la musique. La musique n’était plus destinée uniquement aux personnes riches, mais devenait accessible à un public beaucoup plus large. Cette transformation s’accompagnait également d’un changement esthétique (voir mon article Esthétique classique vs non classique en musique).

Le système tonal, jusque-là très structuré, a commencé à se transformer sous l’influence de nouvelles harmonies, d’un usage élargi des dissonances et de nombreuses transgressions des règles traditionnelles de l’organisation tonale. On peut dire que, à partir des années 1870, dans l’œuvre de la majorité des compositeurs, on entend déjà la recherche de nouveaux sons et de nouvelles dimensions musicales.

À la fin du XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ, des compositeurs comme Alexander Scriabin, Claude Debussy, Béla Bartók ou Sergei Prokofiev explorent des harmonies nouvelles. Gustav Mahler, dans ses dernières œuvres — la Symphonie No. 9, Das Lied von der Erde ou la Symphonie No. 10 — pousse la tonalité à ses limites : on a parfois l’impression qu’elle flotte, suspendue. Sans élaborer encore de système ou de théorie spécifique, ces compositeurs expérimentent consciemment ce qui, à l’époque classique, aurait été considéré comme interdit, inédit ou même scandaleux.

Le mot « atonal » ne veut pas dire « sans tonalité ». Il désigne plutôt une musique qui s’éloigne des règles strictes de la tonalité classique, là où certains accords sont considérés comme centraux, comme la tonique et la dominante. Certains parlent même de « pantonalité » : cela ne nie pas la tonalité, mais cherche plutôt à synthétiser toutes les tonalités.

Écoutons maintenant deux exemples joués par le pianiste Seong-Jin Cho :

Tonalité claire, tension tonale perceptible :
Prélude Op. 28 No. 3 de Frédéric Chopin

Harmonie plus libre, coloriste, moins centrée sur tonique–dominante :
Le Tombeau de Couperin – Prélude de Maurice Ravel

Nouvelles idées musicales du début du XXᵉ siècle : dodécaphonisme, aléatoire et néo‑modal

Au début du XXᵉ siècle, la musique connaît une vague d’innovations sans précédent. L’élargissement et la remise en question du système tonal classique ont conduit à l’émergence de nouvelles alternatives, chacune fondée sur des principes théoriques solides plutôt que sur de simples expérimentations intuitives.

Avant la Seconde Guerre mondiale, trois grandes voies se distinguent : le dodécaphonisme, qui organise les douze sons de manière strictement structurée ; la musique néo-modale, qui réinvente l’usage des modes en introduisant de nouvelles règles harmoniques ; et la musique aléatoire, qui met en œuvre des méthodes de composition fondées sur des probabilités ou sur des choix contrôlés, mais définis de manière théorique.

Dodécaphonisme (la technique des douze sons)

Le système dodécaphonique est généralement attribué à Arnold Schoenberg, même si l’idée circulait déjà chez plusieurs compositeurs au début du XXᵉ siècle. Schoenberg a beaucoup défendu son droit à être reconnu comme le créateur de ce système.

Après avoir commencé par l’atonalité libre, Schoenberg et ses élèves ont exploré les séries de sons, c’est-à-dire un ordre précis des douze sons de la gamme chromatique, qui sert de base à la composition. Cette méthode permet de nouvelles formes d’expression et d’organiser la musique de façon structurée, sans recourir à l’harmonie traditionnelle.

Pour des exemples détaillés de musique dodécaphonique, voir l’article Le dodécaphonisme : musique à douze sons.

Musique aléatoire

La musique aléatoire, ou indéterminée, puise ses racines dans les expériences de John Cage dès la fin des années 1930. Cage explore le hasard dans la composition, notamment dans des pièces pour piano préparé (un piano dont certaines cordes ou certains éléments sont modifiés ou obstrués afin de produire des sons nouveaux et inattendus), en utilisant des principes inspirés de la philosophie zen pour déterminer les notes et les durées. Cette approche crée une musique où le résultat sonore reste toujours ouvert, rompant avec la structure rigide de la tonalité traditionnelle.

Avant la Seconde Guerre mondiale, entre 1937 et 1940, Cage réalise ses premières expérimentations d’indétermination, posant les bases de ce que deviendra sa musique aléatoire des années 1950. Après la Seconde Guerre mondiale, d’autres compositeurs ont suivi des voies proches, parmi lesquels Karlheinz Stockhausen et Pierre Boulez, chacun explorant l’indétermination ou des structures musicales ouvertes.

Écoutons maintenant une œuvre d’Earle Brown (1926–2002) : December 1952.

Musique néo‑modale

La musique néo-modale correspond à un retour ou une réinvention des modes anciens. Les compositeurs du XXᵉ siècle utilisent la modalité comme outil harmonique et mélodique, pour créer des couleurs nouvelles et enrichir la tonalité traditionnelle.

Parmi eux : Claude Debussy, Maurice Ravel, Béla Bartók, Ralph Vaughan Williams et Olivier Messiaen, explorant les modes de façon systématique ou pour enrichir l’expression musicale. Écoutons maintenant un exemple de musique néo-modale pour piano de Béla Bartók (1881–1945).

Et après la guerre : qu’est-ce que la musique contemporaine ?

La période après la guerre dure déjà plus de 80 ans et est souvent appelée période contemporaine. Elle regroupe de nombreux mouvements musicaux et leurs synthèses, où la musique académique se mêle au jazz, à la musique populaire et à la musique électronique.

L’essentiel est que la musique continue de se développer, d’évoluer, et qu’elle existe toujours dans toute sa diversité. Nous aurons bientôt l’occasion de découvrir cette musique : musique spectrale, concrète, électroacoustique, électronique, minimaliste, post-minimaliste, néo-tonale, néo-romantique, ainsi que différentes formes d’hybridation et bien d’autres courants.

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