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Mahler 4: interprétations comparées

Cet article constitue la troisième partie de la préparation au concert consacré à la Symphonie n°4 de Gustav Mahler, dans le cadre du projet Avant-Concert 2025-2026. Pour découvrir la conférence dans son intégralité, je vous invite à consulter la page 2025–2026 Concert 9 : Mahler Symphonie n° 4

Cet article clôt la série consacrée à l’univers de Gustav Mahler dans le cadre du projet Avant-Concert, saison 2025–2026. Mais l’exploration de Mahler ne s’arrête pas ici : l’année prochaine, nous poursuivrons ce voyage musical avec la Symphonie n°8. Je vous invite également à découvrir l’ensemble des articles consacrés à Gustav Mahler : ICI.

Dans cet article, je vous guide à travers l’écoute des interprétations de différents chefs d’orchestre et de leurs orchestres de la Quatrième Symphonie de Mahler.

Notre objectif n’est pas de trouver un gagnant, mais de mieux comprendre la musique de Mahler à travers différentes versions. Il s’agit aussi de voir comment on peut écouter une même œuvre sous des angles différents.

J’ai choisi six versions très différentes. C’est vraiment fascinant de constater à quel point les interprétations peuvent varier.

Six regards sur Mahler

Mon choix des interprétations ne cherche pas à établir une liste des meilleures versions, mais à montrer différentes manières d’aborder Mahler. Certaines sélections reflètent également mes préférences personnelles.

Ces portraits ne sont pas des biographies exhaustives, mais des clés d’écoute pour préparer la comparaison musicale qui sera développée dans la deuxième partie de l’article.


1. Willem Mengelberg (1871–1951)

Willem Mengelberg a personnellement connu Mahler et fait partie des chefs les plus proches de son univers musical. Roux et colérique, il se jetait avec fougue sur chaque répétition et ne consentait à aucun compromis lorsqu’il s’agissait de la perfection technique. Mengelberg considérait Beethoven et Mahler comme les plus grands compositeurs (Mahler, de son côté, considérait également Beethoven comme le plus grand compositeur). La situation complexe de Mengelberg — allemand d’origine et chef principal à Amsterdam pendant la période du nazisme — s’est soldée, après la guerre, par une interdiction d’exercer.

Nous avons la chance de posséder des enregistrements de Mengelberg : des témoignages rares et historiques directement liés à la tradition mahlérienne.

Enregistrements :

  • Symphonie n°4 — Concertgebouw Orchestra (enregistrements historiques des années 1930–1940)
  • Symphonies n°2 et n°3 — concerts et enregistrements historiques fragmentaires

2. Leonard Bernstein (1918–1990)

Bernstein était une véritable superstar américaine : beau, intelligent et généreux. Il a énormément contribué à populariser la musique classique. Compositeur lui-même, il était aussi chef d’orchestre. Très médiatisé, il bénéficiait d’un immense amour du public, qui le surnommait affectueusement « Lenny ». Il a profondément marqué la vie musicale américaine et internationale du XXe siècle.

Bernstein a joué un rôle essentiel dans la redécouverte et la popularisation de Mahler au XXe siècle, faisant de ce dernier l’un des compositeurs centraux de son répertoire. Il souhaitait être enterré avec une copie de la partition de la Symphonie n°2 de Mahler (« Résurrection »). Sa discographie mahlérienne est immense. Il constitue un cas presque unique : celui d’un chef ayant enregistré plusieurs fois l’intégralité des symphonies de Mahler.

Enregistrements :

  • Premier cycle complet n°1–9 — New York Philharmonic et London Symphony Orchestra (années 1960)
  • Deuxième cycle complet n°1–9 — Wiener Philharmoniker, Concertgebouw Orchestra, New York Philharmonic et autres orchestres (années 1980)
  • Intégrale filmée des symphonies (années 1970–1980)
  • Symphonie n°4 — enregistrée à plusieurs reprises

3. Herbert von Karajan (1908–1989)

Herbert von Karajan, Allemand, est l’une des figures centrales de la direction d’orchestre du XXe siècle. Le début de sa carrière se déroula dans une période historique particulièrement complexe et mouvementée en Europe. Malgré ce contexte difficile, Karajan poursuivit son parcours artistique et acquit progressivement une place majeure dans le monde musical.

Ambitieux, autoritaire et perfectionniste intransigeant, Karajan contribua à ramener l’art musical allemand sur les grandes scènes internationales. Son exigence exceptionnelle envers les musiciens de l’orchestre était compensée par un niveau d’exécution hors du commun. « En travaillant avec Karajan, on commence soudain à entendre la musique avec d’autres oreilles », écrivait Plácido Domingo. Comme Bernstein, Karajan fut aussi une véritable superstar : image impeccable, jets privés, voitures de luxe, épouse mannequin — il incarnait une forme de glamour rare dans le monde de la musique classique.

Mahler arriva relativement tard dans son parcours artistique. Karajan n’enregistra jamais l’intégralité des symphonies de Mahler, mais seulement certaines œuvres.

Enregistrements :

  • Symphonies n°5, n°6 et n°9 — Berlin Philharmonic (années 1970–1980)
  • Symphonie n°4 — enregistrement studio avec le Berlin Philharmonic

4. Rafael Kubelík (1914–1996)

Rafael Kubelík est souvent associé à une lecture humaniste, transparente et très fidèle au texte musical. Ses interprétations de Mahler sont particulièrement estimées et certains amateurs considèrent même ses lectures comme uniques. Idéaliste jusqu’à la naïveté et immensément doué, Kubelík, qui avait fui la Tchécoslovaquie tombée aux mains des communistes, a dit : « La musique est une force du bien. Une mission a été confiée à Mahler : lutter pour le bien de l’humanité. Je ne joue que ce que je considère important pour la société, pour les gens. »

Kubelík réalisa l’un des premiers grands cycles mahlériens de référence en stéréo.

Enregistrements :

  • Cycle complet n°1–9 + Das Lied von der Erde — Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks (1967–1971)

5. Michael Tilson Thomas (1944 –2026)

Michael Tilson Thomas a notamment dirigé le San Francisco Symphony et a occupé une place importante dans la vie musicale américaine contemporaine. Il est également reconnu pour son remarquable travail pédagogique et sa capacité à transmettre la musique au grand public.

Il représente une approche moderne et analytique de Mahler, alliant clarté structurelle et grande intelligence de lecture. Ses interprétations sont souvent très construites, précises et attentives aux détails de la partition, tout en restant profondément musicales.

Michael Tilson Thomas est l’un de mes chefs d’orchestre préférés. J’ai été profondément attristé d’apprendre sa disparition en avril 2026.

Enregistrements :

  • Cycle complet n°1–9 — San Francisco Symphony (2001–2010)

6. Myung-Whun Chung (1953– )

Myung-Whun Chung, chef d’orchestre d’origine coréenne à la carrière internationale, représente une génération plus récente d’interprètes de Mahler. Son approche se caractérise souvent par une grande précision et une attention particulière portée au texte musical.

Il a commencé sa carrière comme pianiste et a obtenu le deuxième prix du Concours international Tchaïkovski en 1974. Il a dirigé de nombreux orchestres prestigieux à travers le monde, parmi lesquels le Philharmonique de Berlin, le Philharmonique de Vienne, le Metropolitan Opera de New York ou encore le Los Angeles Philharmonic. Entre 2000 et 2015, il fut directeur musical de l’Orchestre philharmonique de Radio France.

J’ai assisté à une interprétation de la Symphonie n°5 de Mahler dirigée par Chung, et ce fut une expérience inoubliable.

Myung-Whun Chung n’a pas encore enregistré de cycle complet officiel des symphonies de Mahler, mais il est régulièrement présent dans le répertoire mahlérien.

Enregistrements :

  • Symphonies n°2, n°3, n°5, n°6 et n°7 — divers orchestres (années 1990–2010)
  • Symphonie n°4 — enregistrée dans différentes productions en concert

Quelques repères avant l’écoute

Lorsqu’on compare différentes versions d’œuvres orchestrales, la qualité sonore est un élément essentiel.

Un orchestre est constitué d’un grand nombre d’instruments et de solistes possédant chacun des timbres particuliers. Lors de l’écoute d’une œuvre symphonique, la spatialisation sonore et l’image stéréophonique jouent un rôle important : elles permettent de mieux percevoir les interactions entre les différentes lignes musicales ainsi que le travail d’interprétation du chef d’orchestre sur ces flux sonores.

Malheureusement, une partie de cette richesse se perd dans l’enregistrement, en particulier dans les documents les plus anciens. Il existe également une différence considérable entre un enregistrement de studio — où l’acoustique tend vers des conditions idéales avec un important travail de postproduction — et l’enregistrement d’un concert en direct.

Malgré cela, essayons d’écouter attentivement et d’entrer dans les détails.

La Quatrième de Mahler à travers six interprétations

Pour ce travail d’écoute, je propose d’écouter quatre minutes du premier mouvement de chaque interprétation. Pour vous guider, je vous donne ma vision; peut-être aurez-vous un autre avis. Si vous pouvez le partager dans les commentaires, ce sera intéressant de le connaître et peut-être d’en discuter.


Willem Mengelberg – Orchestre du Concertgebouw

(Enregistrement live, 9 novembre 1939, Grande Salle du Concertgebouw, remasterisé)

La musique est présentée de manière théâtrale, comme un kaléidoscope d’épisodes. Il me semble qu’une certaine fragmentation et des transitions parfois peu fluides entre les épisodes sont un choix volontaire du chef d’orchestre. Chaque épisode est présenté de manière très marquée, avec une grande diversité de climats. Beaucoup de parties solistes confiées à différents instruments de l’orchestre. Des contrastes, des rugosités, parfois même une certaine excentricité.

Tout cela rappelle les témoignages des contemporains de Mahler, sa nervosité, ses gestes brusques. Mais aussi les critiques adressées à sa musique lors des premières exécutions, lorsque certains voyaient dans sa musique un mélange d’éléments hétérogènes.

Dans cette interprétation, le son est le moins classique possible ; c’est celle qui rappelle le moins Haydn (voir l’article Pourquoi entend-on Haydn dans la Symphonie n°4 de Mahler ?).

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Herbert von Karajan – Orchestre philharmonique de Berlin

(Enregistrement en studio, 1978, remasterisé)

Le son orchestral typiquement karajanien : idéalement maîtrisé et parfaitement construit. Il n’y a pas vraiment de solistes ; l’orchestre fonctionne comme un seul organisme vivant. Magnifiques vagues des groupes de cordes qui font avancer le son par nappes successives.

Il me semble que le son est parfois un peu trop pathétique, presque trop magnifique.

Ce qui fascine toujours dans les orchestres dirigés par Karajan, c’est cette sorte d’idéalité presque transcendante de l’exécution. Le très haut niveau.

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Rafael Kubelík – Orchestre symphonique de la Radio bavaroise

(1971, Deutsche Grammophon)

Une version plus festive, où il y a aussi une place pour une certaine excentricité. Mais l’essentiel reste cette sensation de joie et de lumière. Cette version nous renvoie réellement à une esthétique de l’harmonie et de la beauté.

Une interprétation très classique ; c’est probablement ici que reviennent le plus les souvenirs de l’âge d’or de la musique et de l’harmonie de Haydn.

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Leonard Bernstein – Orchestre philharmonique de Vienne

(Enregistrement vidéo, vers 1972–1975)

Romantique, poétique, par certains aspects proche de la version de Kubelík, mais plus simple dans la palette des émotions et des climats. L’élément naturel de Bernstein, c’est le romantisme. Sa manière de diriger vise aussi davantage à inspirer les musiciens, à créer une atmosphère créative, qu’à contrôler et organiser les flux sonores des différents groupes de l’orchestre.

Les épisodes lyriques chez Bernstein possèdent une chaleur particulière. L’interprétation est très cohérente ; nous sommes comme enveloppés par le charme de la personnalité de Lenny Bernstein.

En même temps, dans les interprétations de Bernstein comme dans celles de Karajan, il y a parfois trop de personnalité du chef d’orchestre et pas assez de personnalité du compositeur.

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Michael Tilson Thomas – Orchestre symphonique de San Francisco

(2003)

Noble, lumineux, avec une large palette d’émotions claires.

Très beau travail des cordes, qui rappelle par certains aspects les grandes nappes de cordes chez Karajan, mais de manière plus retenue, plus élégante et moins pathétique. Les épisodes musicaux ne se fondent pas les uns dans les autres, mais semblent plutôt pousser naturellement les uns à partir des autres.

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Myung-Whun Chung – Filarmonica della Scala

(Enregistré à la Scala de Milan, 2008)

Une approche très respectueuse du texte de Mahler.

Chez Chung, on entend la véritable orchestration de Mahler, qui voyait l’orchestre comme un ensemble de solistes. Est-ce lié à la qualité de l’enregistrement ? Mais c’est précisément chez Chung, comme chez Mengelberg (malgré un enregistrement ancien et restauré), que l’on entend cet ensemble de solistes où différents instruments passent au premier plan avec leurs solos ou leurs dialogues.

Il est également intéressant d’entendre très clairement l’utilisation mahlérienne des instruments : les instruments jouent parfois à la limite de leurs registres ou déforment volontairement le son afin d’apporter une couleur inhabituelle.

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Conclusion — Quelques mots avant de nous quitter

Si vous êtes arrivé jusqu’ici, nous avons parcouru un beau chemin ensemble. J’espère que l’univers sonore de l’orchestre, l’impact du chef d’orchestre et, avant tout, celui de la Quatrième Symphonie de Mahler ne vous apparaissent plus tout à fait de la même manière qu’au début de cet article et de ce travail d’écoute.

Merci pour vos efforts et votre attention. Si cette expérience vous permet désormais d’écouter autrement, alors je considère que ma récompense est déjà là.

N’hésitez pas à partager vos commentaires, vos impressions ou même vos désaccords : différentes oreilles entendent souvent différentes choses, et c’est aussi ce qui rend cette musique passionnante.

Cet article marque la fin de la saison 2025–2026. Si vous souhaitez revenir en arrière et voir comment nous sommes arrivés jusqu’à cet atelier d’écoute, voici le lien vers la saison 2025–2026 consacrée à Gustav Mahler.

Et je vous donne rendez-vous pour la saison 2026–2027, qui sera consacrée à Beethoven.

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