Pourquoi entend-on Haydn dans la Symphonie n°4 de Mahler ?
Durée estimée : environ 10 minutes (sans compter l’exemple musical).
Cet article constitue la première partie de la préparation au concert consacré à la Symphonie n°4 de Gustav Mahler, dans le cadre du projet Avant-concert 2025-2026. Pour découvrir la conférence dans son intégralité, je vous invite à consulter la page 2025-2026 Concert 9 : Mahler Symphonie n° 4
La Quatrième Symphonie de Mahler est souvent considérée comme la plus « haydnienne » de toutes ses symphonies. Pourquoi, dans l’univers de Mahler, surgissent soudain les ombres de Haydn, compositeur ayant vécu près de deux siècles avant lui ?
Haydn est généralement considéré comme le maître de la symphonie et le compositeur qui a fixé les canons de la symphonie classique. Il a écrit 102 symphonies, et ses derniers cycles — les Symphonies parisiennes et londoniennes — sont devenus des modèles du genre. Pourtant, déjà chez Beethoven, contemporain plus jeune de Haydn, les principes classiques commencent à être bousculés ; ses successeurs poursuivront ce mouvement.
Avec Haydn, la symphonie s’est déjà éloignée du modèle du divertimento — ces concerts composés d’une succession de pièces destinées avant tout à divertir le public. Elle devient une œuvre cohérente en quatre mouvements : 1. Rapide (Allegro), 2. Lent (Andante ou Adagio), 3. Menuet et Trio, 4. Finale rapide (Allegro ou Presto). Il ne s’agit plus d’une juxtaposition de morceaux indépendants : une logique relie désormais les différentes parties. Cependant, dans la symphonie classique, les mouvements restent généralement indépendants sur le plan thématique : les thèmes d’une partie ne reviennent pas dans une autre partie.
L’essentiel de l’esthétique de Haydn — et plus largement du classicisme — réside dans la recherche d’ordre, d’équilibre, de stabilité et d’harmonie. Le monde de Haydn, malgré les tensions qu’il peut traverser, revient toujours à un état d’équilibre. Une autre caractéristique reconnaissable de la musique classique est la clarté de l’écriture : la mélodie et l’accompagnement sont nettement répartis entre les groupes instrumentaux. Il peut y avoir plusieurs thèmes, mais rarement plus de deux dans la même partie. Les thèmes dialoguent, parfois se répondent, parfois même se contredisent — mais sans jamais se brouiller. À chaque instant, une idée musicale reste clairement perceptible.
Voir mon article: Esthétique Classique vs Non Classique en Musique.
L’univers esthétique de Mahler est très éloigné de celui du classicisme. Deux siècles après l’âge d’or de l’harmonie, Mahler vit dans un monde de doutes, de fractures et de questionnements existentiels. Il ne cherche plus simplement l’équilibre : il pose des questions d’ordre philosophique — Qui suis-je ? Quelle est ma place dans le monde ?
L’une des particularités de la Quatrième Symphonie est justement l’usage du langage musical classique. Certains épisodes semblent sortir tout droit du XVIIIᵉ siècle, du monde de Haydn ou de Mozart. Cette ressemblance n’a rien d’un hasard : elle devient un élément essentiel de la dramaturgie de l’œuvre.
Écoutons deux extraits de 40 à 45 secondes.
Haydn – Symphonie n°104 « Londres »
2:36 – 3:16
Mahler – Symphonie n°4
2:50 – 2:35
Le conflit fondamental de Quatrième Symphonie de Mahler est celui entre Harmonie et Disharmonie. Mahler utilise le langage de Haydn et du classicisme comme l’image d’un monde harmonieux — un monde qui, progressivement, commence à se fissurer. La résolution de cette confrontation n’interviendra que dans le quatrième et dernier mouvement : « La vie céleste » (Das himmlische Leben).
Dans le pays de l’harmonie, les contrastes dramatiques semblent absents. Mahler évoque cet univers à travers une imitation du style classique — d’où ces réminiscences de Haydn. Mais la clarté et la transparence ne durent jamais longtemps. C’est pourquoi je parle ici d’« imitation ».
Les épisodes harmonieux commencent de manière classique : une mélodie, et l’accompagnement confié à différents groupes d’orchestre. Les thèmes se présentent l’un après l’autre et ils dialoguent, se répondent, coexistent paisiblement. Mais, peu à peu — et de manière très mahlérienne — les lignes musicales commencent à se multiplier. De nouvelles mélodies apparaissent sans cesse. Le dialogue devient une conversation à plusieurs voix. Nous nous éloignons déjà du classicisme.
Puis tout se complexifie encore : cette conversation se fragmente progressivement en mondes parallèles, confiés à différents instruments solistes, faits d’entrelacements, de transformations et de bifurcations. En même temps, certains de ces mondes parallèles perdent progressivement leur stabilité harmonique. Des mélodies paisibles se transforment peu à peu en structures dissonantes — plus rugueuses, plus étranges, parfois presque inquiétantes. Cette transformation peut prendre différentes formes : parfois comme un nouveau thème autonome, parfois comme une déformation d’un matériau musical déjà entendu.
Écoutons un extrait musical du premier mouvement : deux épisodes qui se suivent. À partir de 3:54, le langage est encore harmonique ; à partir de 5:35, l’écriture commence à se déformer.
l’harmonie
3:54 – 5:30
la transition
5:35 – 7:35
L’irruption de la disharmonie agit alors comme un miroir déformant : les repères deviennent instables. Une multitude de thèmes surgit, les solos se multiplient dans différents pupitres de l’orchestre, le mouvement semble constamment en effervescence. Il devient parfois difficile de suivre tous les récits parallèles. Plus encore : une même mélodie peut circuler d’un instrument à l’autre, comme si les musiciens se transmettaient son fil invisible.
C’est cette alternance entre épisodes harmonieux et épisodes de rupture qui nous entraîne dans les deux premiers mouvements.
- Dans le premier mouvement, c’est encore l’harmonie qui domine.
- Dans le deuxième, la disharmonie prend davantage le dessus.
- Le troisième mouvement, marqué Ruhevoll (« plein de paix »), occupe une place particulière. Mahler disait avoir imaginé, en composant cet Adagio « divinement joyeux et infiniment triste », le visage de sa mère — son « sourire à travers les larmes ».
- Le quatrième mouvement apporte enfin une réponse : joies célestes, réconciliation de l’harmonie et de la disharmonie. Ce mouvement, indiqué Sehr behaglich (« très paisiblement », « très confortablement »), s’ouvre d’ailleurs sur le même thème qui concluait le troisième mouvement.
L’amie proche de Mahler, Natalie Bauer-Lechner, rapporte cette description que le compositeur donnait lui-même de sa symphonie :
« La sérénité sans nuages d’un autre monde, plus élevé, étranger au nôtre. »
Mais les choses sont plus complexes.
Voici la citation complète de Mahler à ce sujet :
« C’est la sérénité sans nuages d’un monde supérieur, étranger au nôtre ; mais il contient aussi quelque chose d’inquiétant et même d’effrayant pour nous. ….. Dans le dernier mouvement (“La vie céleste”), un enfant, qui appartient naïvement à ce monde supérieur, explique comment tout y est conçu. »
Je peux dire que, dans la Quatrième Symphonie, nous entendons l’opposition entre le monde classique et le monde moderne. Les épisodes du monde élevé et harmonieux nous rappellent Haydn. Au début, Mahler présente ce monde comme clair, équilibré et reconnaissable. Mais progressivement, cette forme classique commence à changer : elle est réinterprétée et se transforme en langage du romantisme.


