Résumé : Découvrez la tragédie lyrique française à travers Tarare de Salieri, avec 4 clés d’écoute – La parole et les récitatifs | Le dialogue avec l’orchestre | La sonorité orchestrale | L’héritage classique
Tarare, opéra français composé pour l’Opéra de Paris, est créé le 8 juin 1787 à l’Académie royale de musique. Il rencontre un grand succès public. Sa création devient un véritable événement théâtral et mondain, attirant une foule considérable. L’œuvre est née de la collaboration entre deux artistes : Antonio Salieri, qui compose la musique, et Beaumarchais, qui prend l’initiative du projet, conçoit le sujet et écrit le livret.
Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais (1732–1799)
Beaumarchais est déjà un écrivain célèbre, notamment grâce à ses pièces de théâtre Le Barbier de Séville et Le Mariage de Figaro. Ses œuvres ont même déjà inspiré des opéras : Le Barbier de Séville de Paisiello (1782) et surtout Les Noces de Figaro de Mozart (1786), dont Lorenzo Da Ponte a adapté le livret à partir de sa célèbre comédie. Beaumarchais souhaite également écrire lui-même pour l’opéra. Il propose d’abord son projet à Christoph Willibald Gluck, l’un des compositeurs d’opéra les plus célèbres de son époque. Mais Gluck, déjà âgé et retiré de la scène lyrique, décline la proposition. Beaumarchais se tourne alors vers Antonio Salieri, un compositeur soutenu par Gluck. C’est ainsi que naît leur collaboration autour de Tarare.
Beaumarchais ne se contente pas de fournir une histoire à mettre en musique : sa conception du théâtre influence profondément l’œuvre. Le mélange du tragique, du comique et de la satire, caractéristique du théâtre de Beaumarchais, constitue également l’une des particularités de Tarare.
L’action de Tarare se déroule dans le royaume d’Ormuz, dans un Orient représenté selon l’imaginaire théâtral du XVIIIᵉ siècle. Dans ce cadre exotique, très à la mode à l’époque, un général vertueux affronte un roi tyrannique qui convoite son épouse. Cette intrigue permet à Beaumarchais d’aborder des questions plus profondes : la critique du pouvoir, de l’arbitraire et des privilèges.
Antonio Salieri (1750–1825)
La carrière de Salieri est fascinante. Né en 1750 à Legnago, sur le territoire de la République de Venise, il perd ses parents vers l’âge de 14 ans. Heureusement, il a la chance de bénéficier de plusieurs soutiens et de l’aide de mécènes qui lui permettent de poursuivre sa formation musicale et de construire sa carrière. Malgré ces débuts difficiles, Salieri devient l’une des figures majeures de la vie musicale viennoise. Il occupe des fonctions prestigieuses à la cour impériale et devient, en 1788, maître de chapelle de l’empereur.
Il est également un grand pédagogue, avec une liste d’élèves impressionnante : Beethoven, Schubert, Liszt, Hummel, Czerny, Meyerbeer, et même Franz Xaver Mozart, le fils de Wolfgang Amadeus Mozart !
Et non, Salieri n’a pas empoisonné Mozart ! Cette célèbre histoire n’est qu’une légende, sans fondement historique. Salieri était lui-même un compositeur reconnu et respecté, qui connaissait un grand succès et occupait une place importante dans la vie musicale de son époque.
Ce qui est particulièrement intéressant, c’est que Salieri, Italien d’origine, a profondément marqué la vie musicale autrichienne. Mais il a également joué un rôle important dans l’histoire de l’opéra français, notamment avec Tarare, l’un des grands opéras français de l’époque classique.
Mais quelle est la place de Tarare dans les traditions de l’opéra français ?
Dans le classement que je propose dans mon article Comment ne pas se perdre dans le monde de l’opéra ?, Tarare s’inscrit dans la tradition de la tragédie lyrique française, renouvelée par Gluck. Ce genre d’opéra accorde une place essentielle à la déclamation chantée et à l’expression dramatique.
Vous aimez les grands opéras romantiques comme La traviata de Verdi ou Roméo et Juliette de Gounod ? Dans Tarare de Salieri, l’écoute est différente : les récitatifs occupent une place importante. On y trouve aussi de beaux airs et des ensembles mélodiques, mais la mélodie est souvent au service du texte et de l’expression dramatique.
Pour mieux comprendre les particularités musicales de cet opéra, je vous propose quatre clés d’écoute.
CLÉ 1 — La parole au cœur de la musique
La participation de Beaumarchais renforce les liens de l’opéra avec les traditions du théâtre français, où la parole occupe une place centrale : les personnages exposent les faits, analysent leur situation, confrontent leurs sentiments et justifient leurs décisions. Dans la tragédie française (le théâtre parlé de Corneille et Racine), on utilise la déclamation parlée, c’est-à-dire qu’on présente un texte à voix haute en marquant ses accents et ses intonations.
À l’opéra (notamment dans Tarare), on utilise le récitatif, forme de chant proche de la déclamation parlée. Le chanteur ne parle pas pour autant : il chante sur des notes composées, mais à la manière d’un discours de théâtre. Le récitatif n’est cependant pas une invention française. Dans l’opera seria italien traditionnel (l’opéra « sérieux » du XVIIIᵉ siècle), il expose souvent une situation que l’air (morceau chanté par un seul personnage, à la mélodie plus développée) vient conclure sur le plan émotionnel.
Dans la tragédie lyrique française, la déclamation et le chant mélodique sont souvent davantage mêlés. Le compositeur peut passer brièvement à une expression plus mélodique, puis revenir au dialogue sans attendre la fin de la scène. Le récitatif peut préparer un air, mais il peut aussi mener à un duo, à un ensemble ou à un chœur.
Extrait musical :
Acte I, scène 6 — « Que me veux-tu, brave soldat ? » / « Soldat qui m’as sauvé la vie »
Cet échange entre les personnages permet d’entendre comment le chant porte le dialogue et peut se rapprocher de la parole.
À écouter
- Le récitatif : le chant ressemble-t-il parfois à une conversation ou à un discours théâtral ?
- Le passage vers le chant mélodique : peut-on entendre le moment où la mélodie devient plus développée, puis revient à une expression proche de la parole ?
CLÉ 2 — L’orchestre, partenaire du dialogue
Dans Tarare, l’orchestre participe aussi au dialogue théâtral, comme une voix supplémentaire. Il devient ainsi un véritable partenaire des personnages : il accompagne leurs paroles, réagit à leurs émotions et participe à l’action, sans nécessairement dominer le chant.
L’interaction entre voix et orchestre repose sur trois fonctions principales :
- Ponctuer : souligner un mot, un geste ou un événement précis par un accord bref, une intervention instrumentale ou un silence.
- Accompagner : soutenir la voix et suivre le déroulement du discours chanté.
- Colorer : créer une atmosphère, renforcer une émotion ou une situation dramatique.
Extrait musical :
Acte III, Scène 2: « Tarare le premier arrive au rendez-vous »
À l’écoute, l’intérêt est de repérer les courtes interventions instrumentales entre les phrases chantées : elles relancent le récit ou réagissent à ce qui vient d’être dit.
À écouter
Dans les récitatifs, l’orchestre se contente-t-il d’accompagner les chanteurs, ou intervient-il aussi comme un véritable partenaire du dialogue ?
CLÉ 3 — Une sonorité orchestrale différente de celle des opéras romantiques
Écoutons l’orchestre de Tarare et essayons de comprendre pourquoi sa sonorité est différente de celle des grands opéras romantiques du XIXᵉ siècle.
1. Une écriture orchestrale plus transparente
Dans Tarare, on distingue souvent assez clairement les différentes lignes instrumentales, sans qu’elles se perdent dans une superposition de nombreuses couches sonores. Cette transparence ne signifie ni simplicité ni légèreté. L’orchestre peut aussi produire des passages puissants et spectaculaires. Mais la clarté de l’écriture reste une caractéristique importante du langage musical classique.
2. Les instruments de l’orchestre
La différence de sonorité s’explique également par les instruments utilisés.
Plusieurs instruments présents dans les orchestres romantiques sont absents de la partition de Tarare, notamment le cor anglais, le piccolo et le contrebasson. D’autres instruments se sont développés au XIXᵉ siècle, comme le tuba (breveté en 1835), la clarinette basse moderne, ainsi que les cors et les trompettes à pistons.
Il faut aussi distinguer les instruments prévus par le compositeur et les instruments réellement utilisés lors d’une représentation. Aujourd’hui, Tarare peut être interprété sur des instruments modernes, des instruments d’époque ou leurs copies. Et cette différence peut modifier sensiblement la sonorité de l’orchestre.
Si l’orchestre utilise des instruments d’époque ou leurs copies, par exemple des cors et des trompettes naturels, sans pistons, ceux-ci ont des possibilités différentes de celles des instruments modernes. Sur le cor naturel, certaines notes obtenues en plaçant la main dans le pavillon peuvent notamment paraître plus voilées. Pour en savoir plus, vous pouvez consulter mes articles sur le cor d’harmonie et la trompette.
Une curiosité pour les spectateurs : l’orchestre joue-t-il sur des instruments modernes ou d’époque ? Si vous pouvez voir les musiciens, observez notamment les cors et les trompettes : possèdent-ils des pistons ? Lors de la récente représentation de Tarare à l’Opéra royal de Versailles, en octobre 2026, j’ai pu observer moi-même les cornistes changer les tubes interchangeables de leurs cors naturels, appelés « tons de rechange ». C’était très intéressant de voir leur travail pendant le spectacle !
Extrait musical :
Prologue, scène 1 — Ouverture : « C’est assez troubler l’univers »
Écoutez le début instrumental : les couleurs, les contrastes et l’énergie de l’orchestre permettent de mieux apprécier cette sonorité.
À écouter
- La transparence de l’orchestre : distingue-t-on clairement les différentes lignes instrumentales ? Le son paraît-il moins massif que dans certains opéras romantiques ?
- Les cors : s’agit-il de cors à pistons ou de cors naturels ? Dans ce dernier cas, vous pouvez parfois voir les musiciens changer certaines parties de leurs instruments, appelées tons de rechange.
CLÉ 4 — L’héritage classique
Tarare appartient à la période classique, celle de Haydn et de Mozart. Mais comment reconnaître les caractéristiques de ce langage musical à l’écoute ?
1. Des phrases musicales courtes et bien articulées
Dans certains airs et passages instrumentaux, les phrases musicales sont relativement courtes, souvent régulières, avec des conclusions bien marquées. Ces points d’arrêt s’appellent des cadences. Elles jouent un rôle comparable à la ponctuation dans une phrase : elles donnent une impression de repos, de conclusion ou parfois de suspension.
Cette organisation permet de suivre clairement le déroulement de la musique, contrairement à certaines longues phrases mélodiques que l’on rencontre dans les opéras de la fin du XIXᵉ siècle.
Cette régularité concerne surtout les airs et certains passages instrumentaux, pas nécessairement les récitatifs.
2. Des contrastes de caractère
Le langage classique accorde également une place importante aux contrastes. La musique peut passer rapidement d’un caractère énergique à un caractère plus calme, d’une nuance forte à une nuance douce, ou d’un passage tendu à un passage plus léger. Ces oppositions donnent du relief à la musique et contribuent à sa variété.
Les contrastes ne sont évidemment pas propres à l’époque classique, mais leur organisation constitue l’un des moyens de structurer le discours musical.
Extrait musical :
Acte III, scène 4 — Menuet : « Dans nos vergers délicieux »
Le caractère dansé et la régularité de ce menuet offrent un bon exemple pour suivre la construction des phrases musicales. Essayez de reconnaître leurs débuts, leurs retours et leurs conclusions, ainsi que les cadences qui ponctuent la musique.
À écouter
- Les phrases musicales : peut-on reconnaître leur début et leur fin ? Entend-on clairement les cadences ?
- Les contrastes : comment les changements de nuances, de rythme et de caractère organisent-ils la musique ?
Pour finir, je vous propose…
1. Une curiosité : Tarare devient Axur
Le succès de Tarare est tel que l’empereur Joseph II commande à Salieri une adaptation italienne de l’œuvre : Axur, re d’Ormus, créée à Vienne en 1788. Le livret est confié à Lorenzo Da Ponte, célèbre librettiste italien, qui a également collaboré avec Mozart pour Les Noces de Figaro, Don Giovanni et Così fan tutte. Da Ponte ne se contente pas de traduire le texte de Beaumarchais : il remanie l’intrigue et certains personnages pour adapter l’œuvre aux traditions de l’opéra italien et au public viennois. Salieri retravaille également sa musique.
Axur est donc bien plus qu’une simple traduction italienne de Tarare : c’est une nouvelle version de l’œuvre !
2. Une interview autour de Tarare à Versailles
Pour prolonger cette découverte, je vous propose une interview consacrée à la production de Tarare à l’Opéra royal de Versailles et au numéro de L’Avant-Scène Opéra dédié à cette œuvre.
Tarare de Salieri à Versailles — L’Interview Perchée (Classykêo)
3. Une playlist pour redécouvrir Salieri
Salieri reste un compositeur un peu oublié. J’ai voulu partager avec vous mes coups de cœur : cette playlist rassemble mes morceaux préférés, choisis un à un pour vous donner envie d’explorer son univers.

Je vous invite également à découvrir mes autres articles et plusieurs quiz consacrés à l’opéra dans la catégorie Opéra.
